Page précédente
  • Print

Marina A. d'Éric Fottorino. Entretien

« J’aurais été bien incapable de préciser à quoi ressemblait Marina Abramovic, si elle était brune ou blonde ou platine ou que sais-je, quelle était sa nationalité, même si la sonorité de son patronyme et l’apostrophe finale adoucissant le “c” en “tch” trahissait une origine de l’Est. J’ignorais aussi dans quel domaine elle s’était fait connaître puisque, je le répète, je ne la connaissais pas. Je ne peux d’ailleurs en rien affirmer que je la connais à présent, physiquement en tout cas, n’ayant jamais croisé son chemin. Pour être plus précis, même si j’ai conscience de mes approximations, c’est plutôt elle qui s’est mise en travers de ma route à plusieurs reprises. »

Le lecteur va découvrir, ou mieux connaître, l’œuvre et la personne de Marina Abramovic, figure de proue du « body art ». Pourquoi avoir choisi comme personnage clé du livre cette figure omniprésente, mais jamais physiquement présente ?

C’est elle qui m’a choisi, à Noël 2018, où elle m’a poursuivi, en tout cas son image géante et imposante dans les rues de Florence. C’était un choc si puissant que je ne pouvais faire autrement que de la raconter de manière romanesque, à travers ce que j’ai saisi au vol de ses performances. Elle m‘a traversé comme un incendie.

Au vu des liens entre les thèmes des performances de Marina A, dont certaines datent des années 1970, et l’actualité, peut-on y voir une forme de prophétie ?

Je dirais plutôt un pressentiment. Un écho, une résonance que sur le coup j’ai éprouvé vivement en moi sans la comprendre. C’était très mystérieux. Un art sans parole qui me parlait mais dont j’étais incapable de traduire le langage fondé sur le corps, le choc des corps, la mutilation parfois, et finalement le dialogue des êtres à distance.

Lorsque vous citez Marina A, « L’art ne doit pas être beau. Il doit avoir du sens. Ce n’est pas pareil. », est-ce une façon de nous rappeler que l’art n’est pas ce que l’on croit ?

Marina A a voulu d’une certaine manière s’accrocher au mur à la place des tableaux qu’elle peignait à ses débuts. Elle a cherché le danger, les limites, en ne provoquant jamais gratuitement nos émotions. Elle s’est transformée en objet d’art, en objet tout court, parfois au risque de sa vie. Je crois que l’art est un accoucheur de vérités cachées, ou qu’on ne sait ni qu’on ne peut voir immédiatement.

Le narrateur établit un lien entre ses sensations face aux performances de Marina A et son ressenti lors du premier confinement. Deux expériences radicales qui, entrecroisées, changent à jamais sa vision du monde ?

J’avais écrit un premier texte fin 2018 à mon retour de Florence. Puis en mars dernier, je suis tombé sur une photo de Marina A et de son compagnon, elle en bas, lui en haut d’un escalier, les bras tendus l’un vers l’autre mais séparés de quelques mètres. Cela s’appelait «L’impossible rapprochement. Bangkok, 1983». Cette image a tout réactivé en moi, comme si j’avais compris ce que j’avais vu deux ans plus tôt…

Le lecteur attentif découvrira que le narrateur, chirurgien de son état, s’appelle « docteur Paul Gachet », comme celui qui soigna Van Gogh agonisant… Une manière de marquer le rapport entre l’art, la vie, la mort ?

Votre question me trouble. Je n’avais pas nommé le narrateur, mais j’ai voulu le faire une seule fois. Je cherchais un nom sans histoire, un nom passe partout qui conviendrait à ce chirurgien orthopédiste pour enfants. Le héros de mon premier roman, Rochelle, il y a trente ans, s’appelait Paul. Et dans mon village de Nieul-sur-Mer, le médecin s’appelait M. Gachet, un petit homme discret et paisible. J’ai rapproché Paul et Gachet, et voilà que ce nom sans histoire a marqué l’histoire de l’art… Vous l’expliquez, vous ?

Journaliste et romancier, Éric Fottorino est né en 1960. Il a notamment publié aux Éditions Gallimard Chevrotine, Trois jours avec Norman Jail, Dix-sept ans et, avec Nicolas Vial, Le temps suspendu.

Entretien réalisé avec Éric Fottorino à l'occasion de la parution de Marina A..

© Gallimard