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La proie de Deon Meyer. Entretien

«Ils ont immédiatement lorgné vers le centre de la page, sous le "code crime". Sur ce dossier-là figurent des chiff es qui font battre plus vite le cœur de tout enquêteur en Afrique du Sud : 31984.
C’est le code administratif utilisé pour les meurtres.»

Si le roman est placé sous le signe de la chasse, les rôles de chasseur et de proie se révèlent interchangeables…
À mon avis, un chasseur rendu vulnérable par le fait d’être également une proie est beaucoup plus riche en termes de potentiel narratif et de sources de conflit. Et comme dit le proverbe, le conflit est la mère du suspense.

La violence est omniprésente, pourtant on a le sentiment que personne ne tue par plaisir, que certains estiment simplement qu’à un moment, ils n’ont pas le choix…
L’une des grandes questions que j’aborde dans La proie est l’usage de la violence pour des raisons politiques. Je pense d’ailleurs que c’est, et de loin, le plus politique de mes romans. Mon pays a une longue histoire de violence politique, d’usage de la violence pour renverser un régime oppressif ou profondément corrompu. Nous sommes aujourd’hui encore confrontés a  ce problème, alors que la police et l’armée déploient une force excessive dans le cadre du confinement. De surcroît, la plupart des personnages ont connu la violence sous ses différentes formes et savent a quel point elle peut être destructrice. Je me suis penché sur les conditions dans lesquelles ils allaient retourner a la violence tout en sachant quel lourd tribut cela leur imposerait.

Dans ce déchaînement de violence, une oasis de sérénité, la ville de Bordeaux. L’architecture classique serait-elle l’antidote à la brutalité du monde ?
Bordeaux est réellement une oasis pour moi, et il s’agit la de bien plus que la beauté de l’architecture classique. J’ai passé beaucoup de temps a essayer de définir a quoi tenait la séduction de cette ville. Probablement un mélange de culture, de mode de vie, d’histoire, et bien sûr ses habitants. Mais pour dire la vérité, je ne perçois généralement pas le monde comme brutal.

Vous montrez comment une affaire intérieure d’un «petit coin, tout au bout du continent noir» prend très vite une dimension internationale. Effet inattendu de la mondialisation ou constante des luttes clandestines ?
L’impact des décisions des politiciens sur la vie d’innocents citoyens est quelque chose qui m’a toujours fasciné. Je ne crois pas que la mondialisation soit la raison principale expliquant qu’une affaire intérieure prenne très vite une dimension internationale. Voyez l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand en 1914 ou, autre exemple, la guerre de la noix de muscade aux îles Banda au XVIe siècle. Les luttes clandestines sont internationales depuis plusieurs siècles et le demeureront assurément. Mais je pense qu’elles se concentreront de plus en plus sur l’espionnage numérique, qui présente un intérêt limité pour les romanciers…

Dans un monde de télésurveillance généralisée, un clandestin a de plus en plus de mal à passer inaperçu. Intégrer ces nouvelles technologies dans une intrigue, est-ce une contrainte ou un stimulant ?
Pour moi, c’est définitivement une contrainte. Chaque fois que je vais voir des enquêteurs de la brigade des Hawks pour approfondir mes recherches, je suis sidéré de constater combien les forces de police ont recours a toutes formes de technologie pour résoudre des crimes et combattre la criminalité.

Le roman est très ancré dans la réalité sud-africaine contemporaine. Diriez-vous que vous vous inscrivez, d’une certaine manière, dans la lignée du «polar ethnique» ?
Sincèrement, je n’aime pas beaucoup définir ce que j’écris, c’est le privilège des critiques. Je m’inspire d’événements et de développements contemporains propres a mon pays. J’aime profondément l’Afrique du Sud et j’essaie d’en parler avec le plus d’honnêteté possible. Si cela fait de moi un auteur de polars ethniques, ça me va.

Entretien réalisé avec Deon Meyer à l'occasion de la parution de La proie.

© Gallimard