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Le cas Malaussène.
I. Ils m'ont menti de Daniel Pennac. Entretien

«Ma plus jeune sœur Verdun est née toute hurlante dans La Fée Carabine, mon neveu C’est Un Ange est né orphelin dans La Petite Marchande de Prose, mon fils Monsieur Malaussène est né de deux mères dans le roman qui porte son nom, ma nièce Maracuja est née de deux pères dans Aux fruits de la passion. Les voici adultes dans un monde on ne peut plus explosif, où ça mitraille à tout va, où Police et Justice marchent la main dans la main sans perdre une occasion de se faire des croche-pieds.»

On retrouve ici Benjamin Malaussène 18 ans plus tard, mais toujours égal à lui-même, toujours bouc émissaire…
Le titre général du roman, Le cas Malaussène, est aussi le titre de l’essai sur l’erreur judiciaire que le commissionnaire divisionnaire Coudrier, personnage récurrent de la saga, maintenant à la retraite, est en train d’écrire. Selon lui, la plupart des grandes erreurs judiciaires proviennent du fait que tous les enquêteurs — gendarmerie, police judiciaire, juge d’instruction, experts de tous ordres — sont obsédés par la cohérence. Or notre quotidien est assez peu cohérent (notre conversation, par exemple, là, maintenant, n’était pas prévue il y a une heure.) Quel est, dans notre vie, le pourcentage des actes mûrement réfléchis, consciemment décidés, prémédités de longue date ? Une proportion infime. Quelle que soit notre illusion de la maîtrise, nous sommes des bois flottants qui vivons au jour le jour au gré du hasard. Mais, dès que nous avons affaire à l’appareil judiciaire, dès que l’on se met à enquêter sur les raisons de nos actes et sur le fond de notre personnalité, les enquêteurs se chargent de nous doter d’une solide cohérence. Ce faisant, ils se comportent en romanciers et nous devenons leurs personnages. Telle est la thèse de Coudrier dans son essai. Il y montre que Malaussène, qui du point de vue des enquêteurs devrait être en taule pour plusieurs perpétuités, est en réalité innocent de tout, et depuis toujours. Mais dès qu’un flic se penche sur le cas Malaussène, boum !, il en fait un coupable parfaitement cohérent. Il faut dire que Malaussène a l’art de se trouver au mauvais moment au mauvais endroit, et ça depuis que nous le connaissons ! C’est l’essence de sa bouc-émissarisation. Il n’est pas seulement bouc émissaire de profession : il paraît être LE parfait coupable alors qu’il est l’innocence même.  

Pourtant, il ne semble pas en être plus affecté que cela…
Une des particularités de Malaussène, c’est son aptitude à tout subir sans être dupe de rien, particulièrement des intentions de ceux qui croient le manipuler, le martyriser ou le bouc-émissariser… Il n’est dupe de rien et d’ailleurs pas au courant de grand-chose. Dans ce premier volume, Ils m’ont menti, il est le seul à ne rien connaître de l’histoire dont il est pourtant le narrateur !  On lui cache à peu près tout, mais, quand il le découvre, ça ne le bouleverse pas plus que ça. Il ne souffre pas d’avoir été mis hors-jeu par le mensonge. La question du mensonge m’a toujours intéressé. J’ai été professeur pendant près de 30 ans, on m’a donc beaucoup menti : les élèves qui n’avaient pas fait leurs devoirs, les parents qui couvraient les bêtises de leurs enfants… Tout ce petit monde ment à celui qui est censé incarner l’autorité, le professeur. Si le professeur considère ces mensonges d’un strict point de vue moral, tout est fichu, parce que la seule réaction possible c’est la condamnation sans appel. La machine se grippe. En revanche, si celui à qui on ment (et qui le sait) accorde au mensonge un statut fonctionnel provisoire, s’il refuse de dramatiser, les choses s’arrangent, le menteur se réconcilie peu à peu avec la vérité qu’il voulait tant dissimuler. C’est en tout cas comme ça que Malaussène vit le mensonge : il n’en fait un drame. (Le lecteur dramatise à sa place, et il y a de quoi !)

En revanche, la vérité, elle, crée des drames…
Parce que les faits que l’on cache à Malaussène sont d’une extrême gravité. D’autre part Malaussène travaille toujours aux Éditions du Talion, sous l’autorité de la reine Zabo. Or, depuis les années 2000, le Talion ne publie que des auteurs de «vérité vraie» (la reine Zabo les appelle ses «vévés»), des écrivains qui combattent le mensonge et dont les révélations font des ravages non négligeables. Ainsi Alceste, un vévé que Malaussène est obligé de cacher parce qu’il est menacé de mort par sa propre famille (Alceste est un surnom ; la reine Zabo surnomme chacun de ses vévés).
Le problème avec le mensonge, quand on le prend trop au sérieux, c’est qu’il vous rend fou. Alceste ne pardonne pas aux siens de lui avoir fait vivre une réalité sans rapport avec le réel. Sa quête de clarification aura des conséquences incalculables.

En fait, à part Malaussène, tout le monde joue plus ou moins double jeu, à commencer par la jeune génération Malaussène, qui se révèle une belle bande de risque-tout…
Les petits derniers de la tribu Malaussène, Verdun, devenue juge d’instruction, C’est-un-Ange dit «Sept», Monsieur Malaussène dit «Mosma», et Maracuja dite «Mara» ont maintenant fait leur entrée dans la vie adulte. Ceux-là prennent le réel pour ce qu’il est, mais sont décidés à ne pas le subir. Officiellement, les trois derniers agissent dans des ONG pour le bien des hommes et des bêtes. Ils sont très engagés dans leur époque, sans pourtant nourrir trop d’illusions. Que voulez-vous, ils ont été élevés par Malaussène : il a fait d’eux des êtres lucides, actifs, engagés, alors que lui-même est plutôt indifférent, effacé, revenu de tout sans être allé nulle part. Il cultive cette affection pédagogique qui permet de lancer dans la vie des jeunes gens généreux quoique lucides (mes préférés, pour tout vous dire.) Maintenant, je ne peux absolument pas en dire plus, ni même évoquer leurs actes et les  conséquences de ces actes, ce serait dévoiler l’intrigue… !

On peut tout de même dire qu’ils se sentent investis d’une mission de redresseurs de torts qu’ils mènent de manière assez pittoresque…
Ils se dressent contre les violences de leur temps, dans un monde dématérialisé qu’ils vont tenter de ré-humaniser un peu. Ce faisant, ils vont se trouver confrontés à la violence, la vraie, celle qui tue pour de bon.
Dans toute cette histoire, les medias et les réseaux sociaux jouent un grand rôle. Tout ce qui transite par le cyberespace est infiniment manipulable, mais les conséquences de ces manipulations sont assez incontrôlables…

Bref, Malaussène semble loin d’en avoir fini avec les ennuis…
Le pauvre, il va morfler, c’est sûr ! Ce n’est qu’un début et il n’y a pas moyen d’arrêter le combat : il va, une fois de plus, payer son innocence au prix fort. Ah, si seulement il n’était pas monté dans ce TGV !

Entretien réalisé avec Daniel Pennac à l'occasion de la parution du Cas Malaussène I., Ils m'ont menti.

© Gallimard