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Plus jamais seul de Caryl Férey. Entretien

« Il semblait souffrir le martyre. Mc Cash avait ce qu’il voulait. Alors il s’agenouilla, le Glock dans sa main gantée, cala l’index du blessé sur la queue de détente et pointa le canon contre sa tempe.
– Tu as une chose à dire avant de mourir ?
Mais l’Albanais parlait dans sa langue, évoquait sa mère sans doute. Mc Cash eut une pensée fugace pour la sienne, penchée sur lui, enfant, et oublia : du doigt, il aida l’homme à presser la détente. »

 
Mi breton mi-Irlandais, Mc Cash, violent et suicidaire, incarne assez le côté obscur de la culture interceltique ?
J’aime bien ce personnage totalement désespéré qui touche le fond, qui n’a plus rien à perdre, qui préfère pourrir sur pied plutôt que de se soigner. Mais dès le début de cette troisième enquête, il se retrouve avec une fille sur les bras, même si elle lui est arrivée dans les pattes sans qu’il le veuille, et ça va changer sa vie, ce sont les mystères du rapport père-fille.

À sa manière, un dur au cœur tendre ?
Plutôt un tendre au cœur dur ! Il est tendre mais il ne veut pas le montrer, il ne veut pas le savoir, il se fout de tout et de tous, il est complètement nihiliste. Mais sa loyauté envers ses amis, beaucoup plus humains que lui, le pousse à faire ce qu’il n’avait pas envie de faire. Comme en plus il n’aime pas qu’on se foute de sa gueule, il y va, et quand il y va, il y va vraiment. C’est la parfaite tête brûlée.
En défendant ses amis, il est pris dans une sombre affaire de trafic de réfugiés clandestins…
Révolté par l’inertie collective face au drame des réfugiés et des migrants, son meilleur ami a tenté de faire bouger les choses à son modeste niveau, ce qui pourrait expliquer sa disparition en mer. Mc Cash se fiche bien de l’humanitaire, mais quand il découvre que son ex-femme a également disparu, il va y aller envers et contre tout, avec comme seule règle, « je vais taper dans le tas, on verra bien ce qui en sort ». Il y trouvera un sens à sa vie, et même une forme de bonheur à sa façon.

La mer est très présente dans le roman…
Oui, mais pas la mer de carte postale, la mer meurtrière qui engloutit, la mer des bateaux-poubelles, des milliers de migrants noyés. Naviguer en Méditerranée, c’est naviguer sur un cimetière. Ce livre est d’ailleurs dédié à un ami disparu avec son voilier, probablement victime d’une collision avec un cargo non identifié. C’est lui qui m’a inspiré le personnage de Marco et sa fin tragique.

Mc Cash est-il à sa manière votre porte-parole ?
Qu’il s’agisse du marigot grec ou des trafics de réfugiés, je n’invente rien, je décris la réalité sans angélisme. Mais je pense que ce n’est pas le rôle d’un écrivain d’être militant, de dire ce qu’il faut penser. Je préfère donner la parole à des personnages de militants qui prennent des risques pour des causes qu’ils estiment nobles. En même temps, tout est vu par le prisme grossissant du nihilisme de Mc Cash, qui regarde le monde entier sous l’angle du « tous pourris, pas un qui rattrape l’autre », et que ça démange de faire le ménage.

Conclusion ?
Comme dirait Mc Cash, « Plus jamais seul… avec une bastos dans la gueule ! * »

* Spoke Orchestra, Plus jamais seul

Entretien réalisé avec Caryl Férey à l’occasion de la parution de Plus jamais seul.

© Gallimard