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Entretien autour du Discours de Suède d'Albert Camus

Rencontre avec Carl Gustav Bjurström, à l'occasion de la parution du Discours de Suède d'Albert Camus en « Folio » en février 1997.

Quelles circonstances vous ont amené à être aux côtés d'Albert Camus lors de son séjour en Suède ?

Carl Gustav Bjurström — Cela m'amène à parler un peu de mon itinéraire. J'ai été élevé en France, j'ai fait mes études au lycée Carnot, puis j'ai passé une licence d'histoire. Ensuite, je suis retourné en Suède pour faire mon service militaire et y compléter ma formation universitaire. J'ai commencé de traduire du français en suédois parce que j'avais envie de faire découvrir aux Suédois les auteurs français. À la fin de la guerre, il y avait en Suède une grande curiosité pour ce qui s'écrivait en France, on considérait des auteurs comme Sartre ou Camus comme des intellectuels de tout premier plan. Dès 1946, j'ai traduit le premier chapitre du Mythe de Sisyphe pour une petite revue littéraire suédoise. J'ai ensuite traduit les Archives de La Peste, paru dans les « Cahiers de la Pléiade », La Femme adultère, L'Envers et l'endroit, Noces, L'Été, La Mort heureuse et, tout récemment, Le Premier homme. En 1956, stimulé par la parution de La Chute, j'avais entrepris de rédiger un essai, paru en 1957, sur l'œuvre de Camus. Cela dit, j'ai peu connu Camus personnellement. En tant que traducteur et correspondant de maisons d'édition étrangères, il me semble préférable de conserver une certaine discrétion.

Quels textes renferme l'ouvrage Discours de Suède ?

Carl Gustav Bjurström — Il faut entendre « discours » au pluriel, car ils sont au nombre de trois. Tout d'abord, le discours de remerciement officiel, plutôt bref. Ensuite, le 12 décembre, une rencontre à la Maison des Étudiants à Stockholm. Il s'agissait là d'un débat où les étudiants posaient des questions — plus ou moins astucieuses — auxquelles Camus a répondu de manière improvisée et avec beaucoup d'élégance. En troisième lieu, le 14 décembre à l'université d'Upsala, une longue conférence.

À quel moment la fameuse phrase « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère » a-t-elle été prononcée ?

Carl Gustav Bjurström — À la Maison des Étudiants de Stockholm. À Upsala, sa conférence n'a provoqué aucun incident politique. Mais il en a profité pour s'expliquer. Tout en se défendant de faire de « l'art pour l'art », il a notamment dit préférer le terme d'« embarqué » à celui d'« engagé ». C'était un peu un défi. Il savait très bien qu'on l'attendait au tournant et qu'il n'y a rien qu'on déteste autant qu'une bonne conscience moralisatrice.

Revenons sur cette phrase, qui a provoqué des remous qui ne sont pas encore tout à fait apaisés. A-t-elle vraiment été prononcée ?

Carl Gustav Bjurström — La formulation « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère » est à la fois inexacte et tronquée. Si ma mémoire est bonne, il a dit : « En ce moment on lance des bombes dans les tramways d'Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c'est cela la justice, je préfère ma mère. » C'est vrai qu'il est « sentimental » de dire qu'on préfère sa mère à la justice. En tant qu'écrivain, l'expression de sa position était beaucoup plus nette : que ce soit pour une bonne cause ou pour une mauvaise, le terrorisme reste le terrorisme. Lancer des bombes au milieu de gens dont le seul tort est d'exister est inadmissible. Cela dit, je crois que, sur le coup, cette phrase est passée inaperçue dans le mouvement du débat. Et personne n'a alors prévu l'exploitation qu'on allait en faire. En France, c'était différent : l'affaire d'Algérie avait déjà provoqué un ressentiment contre Camus, à qui on reprochait une attitude très timorée. Ainsi retranscrits, ses propos ont fait l'effet d'une bombe.

Il ne s'est trouvé personne à l'époque pour rétablir la vérité en diffusant la réponse intégrale de Camus ?

Carl Gustav Bjurström — Non, pour des raisons purement techniques. N'oublions pas que ceci se passait il y a près de quarante ans : cette conférence n'a pas été enregistrée, et encore moins filmée, comme elle le serait aujourd'hui. Cependant, il semblerait qu'un journaliste ait effectué un enregistrement, mais aucune copie n'en a été faite et la bande originale n'a jamais réapparu. À ce jour, mes recherches sont restées vaines.

© Éditions Gallimard