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Rosso de Camille de Villeneuve. Entretien

Dans le prologue, on ressent très fort la nécessité qui vous a poussée à écrire Rosso, votre implication dans cette quête, pour cette création. Pouvez-vous nous dire plus précisément à quoi cela tient ?
Rosso est précédé d’un prologue à la première personne qui est apparu tard dans la rédaction. Le « je » m’est difficile, parce que la littérature est une voie de contact avec l’altérité et l’impersonnel. Le ressort du bonheur profond que j’éprouve à la lecture n’est pas l’identification aux personnages, du moins pas à un niveau immédiat, social, biographique ou moral. Il y a même pour moi quelque chose d’engluant et d’angoissant dans l’identification. Il me semblait qu’il fallait une longue ascèse avant d’être en mesure d’écrire « je ».
Cependant, je me suis rendu compte qu’il y avait un mensonge à dissimuler le « je » qui écrit, non pas, là encore, l’individu, mais le désir de l’écrivain. Pour que les personnages de ce roman vivent d’une vie propre, à commencer par Rosso lui-même, j’ai senti la nécessité que le désir dont ils dépendaient s’expose, se risque. Il fallait que j’avoue la folie invisible dont j’avais été atteinte. Le prologue, une fois écrit, a bouleversé l’ensemble du texte en attentant à la toute-puissance narrative. Tout m’a semblé plus fragile et juste. Je le dois à Rosso lui-même, à sa peinture, à la fois fière et désemparée.

Vous avez une vision globale de votre œuvre, depuis vos premiers textes et jusqu'à vos projets à venir. Comment Rosso se situe dans ce parcours ?
J’ai écrit avant Rosso un roman à la première personne, Ce sera ma vie parfaite, une plongée inconfortable dans la vie intérieure d’un vieil esthète qui sait sa vie condamnée par la haine d’un jeune homme auquel il s’est attaché. C’est un roman qui assume déjà beaucoup de mes orientations de travail actuelles, la résistance à la linéarité de la narration, à l’omniscience arrogante du narrateur, la recherche de la tendresse dans la crudité de l’écriture et la sensualité blessée. Je ne sais pas si aujourd’hui, je pourrais écrire à nouveau au nom d’un vieil homme. Deleuze voulait que le romancier parle au nom de ceux qui n’écrivent pas ou ne se font pas entendre. Cette posture m’est devenue trop héroïque. J’ai aussi aimé une forme athlétique d’écriture dans mes précédents romans. C’était le cas dans les Insomniaques puis dans les Fonds noirs, deux textes à la narration linéaire et l’écriture classique, qui tentent d’articuler la description sociale d’un milieu (l’aristocratie française, le milieu des affaires) et l’épopée intime et désastreuse d’un héros qui tente une échappée. J’aime les longues narrations qui sont comme des steppes dont le sol s’effondre soudain quand rien n’est plus tenable. La narration ample, « qui a du souffle », comme on dit, la multiplicité des intrigues sont des métaphores de l’oppression sociale. Dans ces romans, l’histoire, la description sociologique servaient à la compréhension psychologique du héros, à la description de son environnement.

Pour la rédaction de ce roman, vous avez entrepris un double travail de recherche et d'imagination. Comment ces deux dimensions, historique et imaginaire, s'articulent ?
La recherche historique est très différente dans Rosso, elle a été beaucoup plus nécessaire, plus approfondie, mais aussi plus libre. Je n’ai pas toujours respecté la chronologie, je pensais à la phrase de Benjamin dans les Thèses sur le concept d’histoire, qui propose de laisser les événements du passé se tourner vers nous comme des héliotropes cherchant la lumière. L’histoire ne me sert pas à planter un décor, mais à tendre et distendre le désir. Elle a servi à donner du large aux personnages, à étaler la langueur épaisse des paysages, des événements, de la mémoire, et donner plus de brûlure au sujet du livre, le désastre amoureux. C’est cela que je cherche à présent, une vulnérabilité dans l’écriture, un abandon. Mais c’est aussi aller vers une douleur que le narrateur satirique et omniscient contient, lui, avec de la force et une forme de confort. Il faut inventer des moyens littéraires de faire face à cette douleur. Rosso est de ce point de vue un texte pivot dans mon travail.

Entretien réalisé avec Camille de Villeneuve à l'occasion de la parution de Rosso.

© Gallimard