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Paul, une amitié de Bruno Le Maire. Entretien

« Ici, dans le jardin japonais de Buenos Aires, je me sentais vivant, intensément vivant.
Et Paul, mort.
Jamais je n’avais ressenti avec autant de force la mort de mon ami Paul, qu’un cancer avait emporté quelques semaines plus tôt, la soixantaine passée, en trois mois.
Elle était là, la mort de Paul, parmi les arbres taillés du jardin japonais de Buenos Aires, qu’un souffle de vent faisait frémir. »

 
Vous écrivez : « Le lundi 23 juillet de cette année 2018 où je fis pour de bon la connaissance de Paul… » alors qu’il est déjà mort. Diriez-vous que seule la fin de vie révèle la vérité d’un homme ?
C’est le sens de cette ouverture. On croit connaître les gens, on est plus ou moins proches, puis certains événements précipitent une relation. Notre relation amicale, déjà forte, n’a pris toute sa dimension que dans les derniers mois, lorsque Paul m’a appris son cancer. Je l’ai accompagné dans sa fin de vie,  les ultimes semaines ont construit entre nous une relation très différente, beaucoup plus intense.

Ce récit est-il une réflexion sur le mystère de l’amitié ?
Au-delà des mystères de la fin de vie et de la mort, il y a au cœur du livre le mystère des relations humaines. On peut ainsi avoir une relation très confiante avec quelqu’un qui a vingt ans de plus que vous, qui n’a pas du tout le même parcours et avec lequel vous avez des divergences profondes. Sur le sport ou la musique, par exemple, nous étions en total désaccord, pourtant cela n’empêchait pas ce lien particulier, inexplicable. Ce qui se jouait là, c’était notre capacité à accueillir avec le plus de générosité possible ce que la vie peut réserver de plus précieux — comme cette amitié.

Le conseil de Paul « Faire le mieux possible avec ce qu’on est, c’est tout » est-il une leçon de réalisme ?
Au moment où je rencontre Paul, je viens de vivre un échec politique. Après ma défaite à la primaire de la Droite et du Centre, je m’interroge sur mon avenir. Paul m’apporte sa réponse : la seule chose qui compte, c’est de faire au mieux avec ce qu’on est. Pas de regrets, on regarde devant soi. Ce qui m’a stupéfié, c’est que c’est le plus faible qui a aidé l’autre à se reconstruire. Celui qui allait mourir avait encore la vie devant soi.

En filigrane se profile le problème de la gestion du temps entre obligations du pouvoir et vie privée…
La maladie vous force à vous arrêter. Plus question de courir dans tous les sens, de se disperser… Quand j’écris que Paul a coupé ma vie en deux, c’est exactement ça : il m’a fait comprendre qu’il faut arrêter cette course perpétuelle qui n’est parfois qu’une fuite en avant. C’est tant que tout va bien qu’il faut consacrer du temps à l’essentiel, que ce soit dans sa vie personnelle ou politique. C’est la grande leçon qu’il m’a donnée en disparaissant.

Vous qualifiez l’Histoire d’« assassin habile »…
Ce livre est moins une réflexion sur le temps qui passe qu’une réflexion sur ce qui reste. Dans ses dernières paroles, Paul m’a dit « la seule chose qui va rester, c’est la mémoire ». Il y a là une réflexion humaine et une réflexion sur l’Histoire, cet « assassin habile » qui élimine presque tout pour n’épargner que quelques événements, qui souvent ne sont pas ceux qu’on croyait importants.
Alors que reste-t-il d’une vie, d’un engagement, de son passage sur terre ? C’est la seule question qui vaille d’être posée quand on est confronté à la mort.

Vous accordez une grande importance à la culture…
Je considère qu’elle aide à se construire, qu’elle est un accompagnement permanent, qu’elle permet le souvenir. D’une certaine façon, écrire ce livre est pour moi une manière de continuer à faire exister Paul par la littérature. Ce qui nous permet de tenir face aux épreuves, ce sont les mots, les images, la musique… Il en va de même pour l’Europe : ce qui sauvera le projet européen, c’est sa culture.
Au fond, que reste-t-il quand tout s’effondre ? La mémoire des personnes qui vous ont aimé, et la culture.

Entretien réalisé avec Bruno Le Maire à l'occasion de la parution de Paul. Une amitié.

© Gallimard