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Scherbius (et moi) d'Antoine Bello. Entretien

« Quand il se fut désaltéré, il consentit à aborder l’objet de sa visite.
— Ce Scherbius, donc. Un drôle de loustic.
— Un imposteur, disiez-vous hier ?
— Mieux que ça : un caméléon. Citez un métier, il l’a exercé. Prof de maths, couvreur, sommelier, chauffeur-livreur… Il reste en poste un jour, une semaine, un mois, et il déménage.
— Quel âge ?
— À vue de nez, la petite trentaine. On ne connaît pas son identité.
— Alors pourquoi l’appelez-vous Scherbius ?
— C’est le nom qu’il a donné quand on lui a mis la main au collet. Un pseudonyme, de toute évidence. »

Le lecteur se retrouve très vite assez désarçonné…
D’emblée, je pose la question : au fond, qui écrit ce livre ? Selon la première page de titre, il s’agit d’Antoine Bello, auteur de Scherbius (et moi), publié aux Éditions Gallimard. Mais en page suivante on découvre un autre nom, Maxime Le Verrier, auteur de Scherbius, aux Éditions du Sens, avec la mention « première édition ». Cette deuxième page de titre annonce le dispositif du « livre dans le livre » et des six éditions successives qui vont rythmer la progression du récit.
D’autre part, Scherbius est le nom de l’inventeur allemand de la machine de cryptage Enigma. Autant dire que celui qui se fait appeler Scherbius est un garçon indéchiffrable, une énigme, et que le discours qu’il produit ne doit jamais être pris au pied de la lettre.

À l’inverse, Maxime Le Verrier, le psychiatre, apparaît plus facile à cerner…
Au départ, je voyais Le Verrier comme un personnage assez falot, facile à ridiculiser. Puis, en avançant dans l’écriture, je me suis pris de tendresse pour lui. Paradoxalement, cette tendresse est partagée par Scherbius, qui pourrait être infiniment plus cruel. Certes, il le plume de 50 000 dollars, mais il pourrait lui faire beaucoup plus de mal.
En fait, ces deux personnages sont complémentaires. Ce couple thérapeute/patient fonctionne comme les deux compères d’un numéro de cirque, chacun n’exprime sa pleine mesure qu’associé à l’autre. Scherbius est bien plus brillant que Le Verrier, il ne devrait pas avoir besoin de lui, mais Le Verrier lui lance des défis, en posant des diagnostics qui l’incitent à prendre le contrepied absolu. Quand Le Verrier se vante d’avoir découvert « le premier imposteur à personnalités multiples », Scherbius invente de nouveaux numéros pour le démentir, fabrique de toutes pièces des symptômes pour mieux l’induire en erreur.

Scherbius parviendra même à transformer Le Verrier en imposteur…
Il va l’obliger, en effet, à se glisser fugitivement dans le rôle. Le Verrier n’apprécie pas que l’imposteur ne soit plus celui qu’on croyait, mais il réalise aussi à quel point l’imposture est facile : à force de fréquenter des imposteurs, il a appris leurs procédés…

Les rapports d’argent entre les deux hommes sont d’une grande violence…
Le Verrier aime l’argent, mais se montre assez pingre, Scherbius gagne tout l’argent qu’il veut avec ses escroqueries. Mais ce qui l’intéresse, c’est de toucher les droits d’auteur du livre de Le Verrier. Au travers de la question : « À qui reviennent ces droits ? », il y a la question bien plus fondamentale : « Qui des deux écrit l’autre, qui tient la plume ? » C’est Scherbius qui décide de sa vie, il manipule Le Verrier comme une marionnette, il se considère comme le véritable auteur, et les droits devraient traduire ce rapport de force.

Leur relation devient de plus en plus ambiguë, on a de plus en plus de mal à savoir qui est qui…
Au point qu’on peut même se demander si ce n’est pas Scherbius seul qui a écrit la dernière partie de la sixième et dernière édition. J’ai semé de multiples indices en ce sens. Scherbius interrogeait souvent Le Verrier sur le métier de psychiatre, sur la rédaction d’articles scientifiques, publiait même ses propres articles sous le nom de Le Verrier. Et l’un des chapitres ne s’intitule-t-il pas :
« À partir de maintenant, vous êtes moi, n’est-ce pas ? »

Entretien réalisé avec Antoine Bello à l’occasion de la parution de Scherbius (et moi).

© Gallimard