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Mémoire de fille d'Annie Ernaux. Entretien

« Il n’y a aucune photo d’elle l’été 1958. Pas même une de son anniversaire, ses dix-huit ans, qu’elle a fêté là, à la colonie – la plus jeune de tous les moniteurs et monitrices – son anniversaire qui tombait pour elle un jour de congé, si bien qu’elle avait eu le temps d’acheter en ville l’après-midi des bouteilles de mousseux, des boudoirs et des Chamonix-orange, mais ils n’avaient été qu’une poignée à être passés dans sa chambre boire un verre et grignoter, s’éclipsant vite – peut-être déjà devenue infréquentable, ou seulement inintéressante parce qu’elle n’avait apporté à la colonie ni disques ni électrophone.
De tous ceux qui l’ont côtoyée cet été 1958 à la colonie de S dans l’Orne, est-ce qu’il y en a qui se souviennent d’elle, cette fille ? Sans doute personne. »

Peut-on lire Mémoire de fille comme une clé de l’ensemble de votre œuvre ?
Non, à moins de considérer comme une clé ce qui fait peur à écrire, qu’on remet sans cesse comme trop difficile, trop dangereux à écrire. Je vois surtout ce texte comme une tentative d’arracher au temps celle que j’ai été entre 18 et 20 ans, en retrouvant ses croyances, ses faits et gestes, sa «conduite» comme on disait alors pour définir et classer les filles.

Peut-on dire qu’entre autres apprentissages, vous avez alors fait celui de la cruauté ?
Je ne pense nullement, alors, que les autres font preuve de cruauté à mon égard. Une forme d’orgueil m’en empêche peut-être. Par-dessus tout, l’euphorie de vivre pour la première fois dans un groupe de jeunes — avec des garçons, chose rare à l’époque — l’emporte sur les blessures. C’est ensuite que la honte me submergera.

Comme souvent, vous faites référence aux photos, aux chansons, à la mode. Est-ce une manière, comme dans vos livres précédents, d’ancrer le récit dans le temps ?
Les photos, comme celle de mon livret scolaire du bac, sont avant tout les archives d’un moi disparu, des preuves, de même que les lettres écrites à une amie de classe. Décrire et interroger une photo, c’est «donner corps» dans le texte à cette fille d’autrefois, et en saisir l’évolution continuelle.
Les chansons, ici, sont bien plus que des marqueurs de temps. Comme le film Les Amants de Louis Malle, elles ont participé de la transformation d’une expérience sexuelle violente en amour fou. Et, depuis, elles continuent de détenir le pouvoir de ressusciter cet été là. Elles sont le pur présent du passé.

Vous avez choisi de n’évoquer certains lieux et certaines personnes que par une initiale. Simple discrétion, ou volonté de donner au texte une portée plus vaste en évitant l’anecdotique ?
Il n’y a qu’un lieu désigné par une initiale, c’est S. Il m’a semblé que le flou de la simple lettre reflétait la clôture et l’étrangeté de cette bâtisse séculaire où j’ai débarqué l’été de mes 18 ans.
J’ai écarté d’emblée la possibilité de publier les noms de ceux et celles qui apparaissent dans mon livre. L’écart qu’il y a entre la fille de 18 ans qu’ils ont connue et la femme d’aujourd’hui existe aussi pour eux. Donner les noms serait commettre quelque chose d’injuste, de malhonnête.

L’écriture est-elle pour vous le passage obligé pour comprendre le monde et vous comprendre ?
Je dirais que c’est mon incapacité à traduire en pensées la sensation de ce qui m’arrive au moment où cela m’arrive – ou arrive dans le monde – qui m’oblige à écrire. Mémoire de fille est à ce titre une expérience extrême d’écriture, où il me fallait mettre des mots sur des choses qui n’en avaient jamais eu, ou qui n’étaient pas les bons… 

Vivez-vous l’écriture comme une forme de résilience ?
Je vis confusément l’écriture comme un mandat dont je serais chargée, celui de rendre compte de ce qui m’a traversée, de dissoudre le personnel, l’intime, dans l’anonymat collectif de lecteurs. Je ne sais pas s’il s’agit d’une forme tordue de résilience…

Entretien réalisé avec Annie Ernaux à l’occasion de la parution de Mémoire de fille.

© Gallimard