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Un saint homme d'Anne Wiazemsky. Entretien

« Vous entendre, à la radio, tant d’années après, vous ne pouvez pas imaginer le choc ! Et, là, juste dans la façon dont vous avez dit “Allo”, je vous ai reconnue ! Car c’est vous, ma petite Anne ? C’est vous, mon enfant de Dieu ? Mais je parle, je parle, je suis resté le bavard que vous avez connu et peut-être vous ne m’identifiez plus… Tant d’années, tant d’années…
– Père Deau !
Oh si, et tout de suite, je reconnais cette voix ! Elle n’a pas changé, de même que ce débit précipité, ces paroles sans retenue, son “bavardage”, comme il dit. Cher, si cher père Deau, à qui je dois tant, je viens de le retrouver grâce à mon premier livre Des filles bien élevées et à une de mes premières émissions sur France-Inter. Nous sommes le 2 février 1988, j’essaye de compter les années : vingt ans ? Vingt cinq ans sans se voir, sans se parler, en ignorant ce que nous devenions l’un et l’autre ?  »

Qui est le père Deau, cet homme si important dans votre vie et que vous aviez perdu de vue si longtemps ?
Il a été mon professeur de français au Colegio Francia de Caracas. Après mon retour en France, nous avions continué à correspondre. Lui-même était revenu en France, dans le nord de Paris, et je l’ai alors revu deux ou trois fois, mais le jour où il est venu dans ma famille pour nous dire au revoir — il était envoyé en Afrique —, je l’avais pour ainsi dire ignoré, et j’en avais gardé un remords. J’ai claqué, jeune, beaucoup de portes, mais là je me trouvais très injuste.

D’une certaine manière, ce lien est né de l’écriture ?
Il se trouve que c’est le premier être humain qui s’est intéressé à ce que j’écrivais, le premier à me publier en faisant paraître en feuilleton un roman de chevalerie, Le Faucon noir, dans le journal du collège. Je l’ai retrouvé à l’occasion de la sortie de mon premier livre, et à partir de là, il a toujours suivi de près ma carrière littéraire. Chaque fois que je venais présenter un livre à Bordeaux, il était au premier rang de l’assistance. Lorsque le débat devenait vif, il n’hésitait pas à intervenir pour me défendre.
À l’inverse, j’ai découvert qu’il avait écrit sur moi : en 1961, il avait rédigé une « esquisse » qu’il m’a envoyée en 1988. Quand je l’ai relue pour écrire ce livre, le temps agissant, je m’y suis retrouvée. Ce côté « grande bringue hurlante »… je ne sais pas si c’est vraiment moi, mais je m’y retrouve adolescente ! Il y a là un jeu de miroir entre ce que je suis, ce que j’étais et la façon dont il m’a vue toute sa vie.

À propos de jeux de miroirs, le livre est très cadré autour des échanges entre le père Deau et vous-même…
Au départ, je pensais consacrer le livre à sa personne et rester très en retrait, mais j’ai été consternée de découvrir qu’au fond j’en savais très peu sur lui. Je ne voulais rien inventer, ni jouer au détective pour découvrir d’éventuels secrets cachés derrière une vie simple et lisse, d’autant plus qu’il n’est plus là pour se défendre. J’ai donc choisi de m’inclure et de raconter notre relation au rythme des sorties successives de mes livres.
Ce n’est pas un dialogue, le monde extérieur est présent, le monde de l’édition en particulier. Mais comme je parle d’un homme humble, d’un inconnu, je tenais à focaliser mon propos sur lui. De toute façon, en regard de certains noms connus évoqués dans le livre, cet inconnu fait le poids, avec toute sa simplicité, toute sa naïveté, et aussi toute son énergie et toute sa rigueur : la seule fois de ma vie où je l’ai vu en colère contre moi, c’est quand je lui ai dit avoir communié sans m’être confessée…

À travers lui, vous en dites beaucoup sur vous…
Ce n’est pas volontaire, mais dans la mesure où je lui raconte ma vie, du même coup je la raconte aux lecteurs, en évoquant des épisodes jamais abordés auparavant. Comme les bonheurs et les difficultés du métier d’écrivain, ou les drames familiaux quand l’entourage se reconnaît, ou croit se reconnaître, dans un roman…

En quoi le considérez-vous comme un « saint homme » ?
Personne au monde n’a été aussi indulgent avec moi que cet homme discret mais toujours présent et attentif. Pour moi, il est le symbole de l’humanité. Il se trouve que c’est un prêtre, mais sa sainteté n’est pas liée au fait qu’il soit prêtre, elle tient à son humanité. C’est aussi un saint homme parce que je crois que la vraie sainteté est extrêmement discrète.
Ce roman est une fiction totale, où malheureusement rien n’est inventé.

Entretien réalisé à l'occasion de la parution d'Un saint homme (2017).

© Gallimard