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Jeune fille d'Anne Wiazemsky. Entretien

Qui est la jeune fille du titre ?

J’espère que c’est une jeune fille qui est assez représentative d’autres jeunes filles, et même si je me suis beaucoup inspirée de moi, je l’ai, je l’espère, suffisamment « agrandie » pour qu’elle devienne une héroïne de roman.

Cette jeune fille, comment la voyez-vous évoluer au fil des pages ?

Pour prendre une image assez simple, c’est une espèce de chenille qui, au cours d’un été un peu particulier, se transformera en papillon – un cas assez banal. La seule chose peut-être un peu originale est que cela se produit au cours du tournage d’un film dont elle est l’interprète principale.

Au cours de ce tournage, elle découvre un monde du travail un peu particulier…

Oui, le monde du cinéma. Au début du roman, cette jeune fille est très mal dans sa peau, c’est la chose la mieux partagée par les jeunes filles de toutes les époques. Elle a 17 ans, c’est effectivement un moment très pénible, elle ne sait pas ce qu’elle va faire d’elle, elle est écrasée par la vie. Tout à coup, en rentrant dans ce monde du cinéma, et précisément du cinéma d’auteur, elle se sent immédiatement à sa place. Ça va être une reconquête d’elle-même, sa première conquête peut-être. Et sans doute, à la fin, elle se regardera mieux dans la glace.

Autre découverte avec Robert Bresson, le réalisateur : elle perçoit très vite la différence entre l’homme public et son comportement en privé…

L’homme public… Je ne dirais pas ça, parce que Robert Bresson était tout sauf un homme public, c’était un personnage très secret qui n’accordait des interviews qu’au compte-gouttes, qui répondait par oui ou par non… La différence se situe plutôt entre l’homme au travail et l’homme privé. Dans la fiction comme dans la réalité, cet homme est resté pour moi un être totalement énigmatique, jusqu’à sa mort. Donc la différence qu’il peut y avoir entre lui dans sa vie et lui dans son travail de metteur en scène fait selon moi partie de son mystère, et c’est en partie pour ça que j’ai eu envie d’écrire ce livre. Parce qu’il est à mes yeux profondément romanesque.

La jeune fille sent que le seul moyen de lui résister est de devenir femme, ce qui provoquera un violent conflit mère-fille …

L’état de virginité peut être un poids, un tel trouble qu’on devient à la merci de n’importe qui, de n’importe quoi, et cette jeune fille est confrontée à ça. Elle a une amie plus âgée, mariée, qui lui dit très brutalement « trouve-toi un amant, ça ira beaucoup mieux ! » Elle va en choisir un, et, effectivement, le simple fait de perdre sa virginité va la rendre plus forte. À partir de ce moment, elle cesse d’être à la merci du désir des uns et des autres. Bien entendu – ce livre se passe en 1965, ce qui est quand même assez loin – quand elle l’annonce triomphalement à sa mère, celle-ci est absolument consternée… Les mœurs ont beaucoup changé !

Pensez-vous que la jeune fille a finalement bien joué ?

Pour moi, elle s’en sort très bien. À la fin, le film se termine, elle fait sa rentrée des classes avec la perspective du bac philo, la vie s’ouvre devant elle. C’est, là aussi, toute la différence entre roman et autobiographie. Mon autobiographie serait toute différente, parce que mes sentiments étaient beaucoup plus mélangés. Là, c’est une fin ouverte et heureuse : la jeune fille ne connaît pas son chemin, mais elle y va, alors qu’au début c’était une petite chenille qui rasait les murs…

Entretien réalisé à l'occasion de la parution de Jeune fille (2007).

© Gallimard