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Féroces infirmes d'Alexis Jenni. Entretien

« Je n’aimerais pas que mon père atteigne quatre-vingts ans. II en a soixante-quinze, il a bien vécu, je ne sais plus comment l’écouter, je ne sais plus comment lui parler, je ne veux plus l’entendre. Je ne veux pas sa mort, ce n’est pas ça, mais je ne sais pas comment faire pour que ça s’arrête. Quoi ? Ce qui brûle en lui, ce qui rayonne par sa parole. Que ça s’arrête, ce radotage, cette vitupération et cette hargne, que ça s’arrête ce récit de sa jeunesse violente qu’il radote à chaque tour avec de nouveaux détails, des détails cruels que je découvre. »

Les derniers mois de la guerre d’Algérie sont au cœur du roman…
C’est dans cette période de 1961 à 1962 qu’il a été annoncé que la France allait donner l’indépendance à l’Algérie et retirer sa présence militaire. On voit alors le basculement d’une partie de l’armée et de la population pied-noir dans l’activisme et le terrorisme. Tout va se terminer dans un chaos total, le printemps 62 est un enfer où tout le monde tue tout le monde. Cette chute d’Alger a traumatisé douloureusement ceux qui l’ont vécue et, plus confusément, l’ensemble du pays. Pourtant, la mémoire collective a tenté de balayer le problème.

Peut-on parler d’une fuite en avant de la France ?
Je suis fasciné par ce qu’on peut appeler le futurisme gaullien. La France, qui vient de lâcher son empire colonial, se met à coloniser le futur. On construit à tours de bras, on modernise à tout va, aviation, fusées, bombe atomique… Tout se passe comme si on avait décidé de tourner le dos à vingt ans de guerre permanente depuis 1940, d’oublier les vieux problèmes, de créer le pays de demain.

Un des décors majeurs du roman est un grand ensemble, La Duchère à Lyon…
Les grands ensembles sont un des aspects de ce futurisme, et La Duchère a été conçu par un architecte qui avait le sentiment de construire la ville de demain, aérée, verdoyante, avec des logements vastes, lumineux, confortables… Cette utopie urbaine a d’abord accueilli les pieds-noirs rapatriés. Plus tard, le quartier va se paupériser et se dégrader. C’est là que vivent le narrateur et son père, ancien activiste de l’OAS qui n’a rien renié, et sur le même palier la famille Abane dont le grand-père fut un héros du FLN.

Jean-Paul, le père, parti en Algérie comme appelé, a choisi la violence…
Il va multiplier les mauvais choix, qu’on pourrait qualifier de « virilistes ». Puisqu’on l’envoie à la guerre, il va en découdre, sans limites. Avec le recul, on sait que cette guerre était sans issue, que ces choix-là étaient malheureux, malsains. Mais comment réagit-on sur le terrain quand on vous envoie faire la guerre à vingt ans, puis qu’on vous annonce du jour au lendemain « c’est fini, on laisse tomber » ?  

Toujours cette volonté officielle de dire « il ne s’est rien passé » ?
Pourtant le passé ne fait que ressurgir, y compris de façon inattendue. Juste une anecdote : je cherchais un décor pour certaines scènes du roman et, en traversant La Duchère en bus, j’ai aperçu un monument aux morts de la guerre de Quatorze, absurde dans cette ancienne zone agricole. En fait, il s’agit du monument aux morts de la ville d’Oran, transplanté là. Jamais je n’aurais pu imaginer symbole plus éclatant de ce passé qui ne passe pas.

L’image du noyau en fusion au cœur des centrales nucléaires, capable de tout détruire tout comme le noyau dur de la haine, traverse le roman…
La guerre d’Algérie appartient à ce que j’avais appelé dans un ouvrage avec Benjamin Stora « les mémoires dangereuses ». Elle reste un noyau enkysté dans notre histoire contemporaine, qui dégage toujours un rayonnement maléfique malgré le sarcophage de béton dont on a tenté de le recouvrir.

Entretien réalisé avec Alexis Jenni à l’occasion de la parution de Féroces infirmes.

© Gallimard