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« Jacques Le Goff : côte à côte », par Pierre Nora

Pierre Nora fut l'éditeur de l'historien Jacques Le Goff aux Éditions Gallimard, dont il publia, dans la collection « Bibliothèque des histoires », Pour un autre Moyen Âge, La Naissance du Purgatoire et, plus récemment, L’Imaginaire médiéval, Saint-Louis et Saint François d'Assise.

Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen Âge, Gallimard, 1978 (« Bibliothèque des histoires »)

Pour un autre Moyen Âge. Temps,
travail et culture en Occident :
18 essais, 1977.

De Jacques Le Goff j’aurai aussi eu le privilège d’être l’éditeur. Avec, de sa part, une confiante fidélité dont je lui suis également reconnaissant. Avec, de la mienne, parfois, une détermination active, puisque c’est, par exemple, à ma demande, comme il veut bien le rappeler dans son ego-histoire, qu’il a accepté de réunir deux fois ses articles. Il lui aurait été, à vrai dire, d’autant plus difficile de se dérober que si j’ai — « nous avons », devrais-je écrire ? — publié à cette époque tant de recueils d’essais, longuement choisis et médités, c’est avec la conviction partagée que l’article était à l’époque la formule de l’invention et de l’exploration intellectuelles. Souvent plus que le livre, car on peut faire en histoire de bons livres sans idées, mais pas des articles. Et s’il fallait désigner les ouvrages de l’époque les plus significatifs, à coup sûr mettrait-on en bonne place Le Territoire de l’historien d’Emmanuel Le Roy Ladurie (1973) et Penser la Révolution française de François Furet (1978) dont la publication encadre Pour un autre Moyen Âge (1977). Ce sont tous des réunions d’articles.
Les trois ouvrages font groupe. Ils marquent, à mon sens, en ce milieu des années 1970, une précipitation, un basculement intérieur au mouvement des Annales, l’affirmation d’une génération, le moment d’indépendance et d’autonomie des trois principaux héritiers, la grande sortie de l’histoire économique et sociale vers l’histoire des mentalités pour l’un, vers l’histoire politique pour l’autre, vers l’histoire anthropologique pour Jacques Le Goff, dont ce sera le domaine propre. Raffinement d’ironie, sans doute involontaire, c’est dans les Mélanges en l’honneur de Fernand Braudel que Jacques détaille le plus systématiquement — « L’histoire et l’homme au quotidien » — les perspectives neuves que découvre à l’historien l’adoption du regard ethnologique. Le programme est vertigineux. Histoire des techniques, de l’alimentation, du corps, de l’habitat, du vêtement, des gestes, des odeurs, du rire même, des traditions, des métiers, des arts, mais aussi histoire des rites, des symboles, de la magie, du merveilleux, des rêves, bref, une histoire sans frontières ni rivages. Il n’y a rien ou à peu près dont n’aurait pas été prête à s’emparer la voracité legoffienne.

C’est là que se justifient pleinement la métaphore de l’ogre et le rapprochement avec Michelet dont Le Goff, précisément, préface alors Le Moyen Âge dans les Œuvres complètes qu’édite Paul Viallaneix chez Flammarion. Le Goff partage avec Michelet la volonté de faire une histoire à la fois « plus matérielle » et « plus spirituelle », comme le revendiquait la grande Préface de 1869. Et l’on voit immédiatement l’ampleur et la force que de réelles sciences de l’homme, appuyées sur des enquêtes collectives, sur les moyens de l’ordinateur, sur l’ouverture de sources nouvelles, donnent, un siècle après, à cette double orientation. L’économie, la démographie, la biologie, la psychologie font d’un vœu personnel un dessein scientifique réalisable.

Faire de l'histoire, édition publiée sous la direction de Jacques Le Goff et Pierre Nora, nouvelle édition en « Folio histoire », 2011.

Faire de l'histoire, sous
la direction de J. Le Goff
et P. Nora (1974), repris en
« Folio histoire » en 2011.

Il y a toutefois entre les deux une profonde différence. La dynamique de la boulimie micheletienne venait d’une subjectivisation de l’objet historique, de la vie organique que lui insufflait le vitalisme de l’historien — âme, chair et sang. Chez Le Goff, au contraire, l’enrichissement du questionnaire vient de la fécondation de l’ethnologie. Or l’ethnologie a été, de toutes les sciences humaines, celle dont la rencontre avec l’histoire a été la plus féconde, mais aussi et surtout la plus subversive parce qu’elle touche à la matière même de l’histoire, le temps. Elle bouleverse les cadres établis de la chronologie, elle oblige à une différenciation des temporalités de l’histoire, en même temps qu’elle réalise l’idéal des Annales d’une histoire non événementielle. De tous les historiens de sa génération, c’est certainement Le Goff qui a su le mieux opérer cette conversion du regard, en tirer toutes les conséquences. Il l’a fait parce que, historien jusqu’au bout des ongles, il a été, plus que tout autre, attentif à la dimension fondamentale de l’histoire, le temps et la conscience du temps. Faut-il rappeler le premier de ses grands articles, en 1960, dans les Annales, « Temps de l’Église et temps du marchand » ? Sa passion pour les chronologies, les calendriers, les horloges, la mesure du temps ? Le « long Moyen Âge » ne pouvait venir que de lui. Lui dont un des plus beaux textes, émouvant, et à ma connaissance nulle part repris, porte sur son amour de la nuit, « où le temps coule à peine ». Et c’est sans doute cette sensibilité particulière à tous les aspects historiques du temps qui a très tôt éveillé son attention aux problèmes de la mémoire.

Pierre Nora, « Côte à côte » (extrait), dans L’Ogre historien. Autour de Jacques Le Goff, Gallimard, 1999. Repris dans Historien public, Gallimard, 2011.

Toutes les contributions de Jacques Le Goff dans la collection « Bibliothèque des histoires »

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