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« Le principe de plaisir », série de la collection « Connaissance de l'inconscient », par Michel Gribinski

Entretien avec Michel Gribinski, réalisé à l'occasion de la parution de la nouvelle série « Le principe de plaisir » dans la collection « Connaissance de l'inconscient ».

Claude Rabant, Jaloulie, Gallimard, 2015 (« Connaissance de l'inconscient », série Le principe de plaisir)

Premier volume de la série
« Le principe de plaisir ».

Vous succédez à J.-B. Pontalis à la direction de la collection « Connaissance de l’inconscient », collection dans laquelle vous avez régulièrement publié comme auteur, traducteur et collaborateur. Comment envisagez-vous cette succession ?

C’est en effet une succession lente, depuis 1982 où j'ai commencé à travailler à la rédaction de la Nouvelle revue de psychanalyse. Une transmission, en fait, presque plus qu'une succession : J.-B. Pontalis m'a appris un peu tout ce que je sais, depuis les bonnes manières qui donnent une clarté visuelle à un texte jusqu'à la tolérance à l'égard de la pensée différente et du style différent d'un auteur, tolérance sincère sans laquelle on ne peut rien faire d’un peu nouveau.

J.-B. Pontalis a créé  « Connaissance de l'inconscient » en 1966, avec – c'est notable – uniquement des traductions d'auteurs étrangers pendant les quelque vingt premiers titres. On pense au vers du poète : « J'aimais déjà les étrangères... » Le très grand succès de La Forteresse vide, de Bruno Bettelheim – plus de cent-mille exemplaires vendus lors de la parution – tient peut-être à cela, c’est-à-dire à l'addition de la curiosité pour l'étranger (c'était dans l'air du temps), d'une pensée radicalement autre sur l'autisme (là encore, l'époque a changé), et de cet étranger absolu qu'est un enfant autiste. J.-B. Pontalis n'aura cessé de rappeler que l'étranger est la structure même de l'intime. Dès L'Amour des commencements, il a introduit cette notion si importante à ses yeux : l'infans, la part de soi qui ne possède pas le langage, qui survit muettement à l’enfant dans l’adulte, et est l’autre, l’étranger, en chacun.

C’est drôle, pour un éditeur qui présente ses projets, de se retrouver en train de faire l’éloge de la mutité !

Vous inaugurez une nouvelle série dans la collection, « Le principe de plaisir ». Un intitulé inspiré par le titre français d’une œuvre charnière de Freud, et qui ressemble assez à un oxymore…

L’inconscient est pavé d’oxymores (à la fois – justement – des bonnes et des mauvaises intentions), au point que Freud ne fait pas de différence entre le oui et le non d’un patient, ou que le sacré et l’impur se confondent dans un même « tabou » du toucher. D’ailleurs la figuration par le renversement contraire est un moyen classique qu’emploie le rêve pour déguiser des représentations qui autrement réveilleraient le rêveur en sursaut.

« Le principe de plaisir », une série de la collection « Connaissance de l'inconscient »

La nouvelle série est moins rusée : si j’ai choisi un Janus comme logo du « principe de plaisir », ce n’est pas pour figurer une quelconque duplicité d’un principe de plaisir déplaisant, si je peux dire. Non, c’est parce que ce principe-là du fonctionnement psychique ne va pas sans un autre : le principe de réalité. La recherche du moindre déplaisir qui guide le fonctionnement psychique rencontre les obstacles de la réalité. Les deux principes se heurtent et s’assemblent pour que nos vies trouvent leurs compromis et que ces compromis soient le moins onéreux possible (en…principe).

Si, comme je le crois, la lecture est un magnifique compromis entre le principe de plaisir et le principe de réalité, des écrivains, des spécialistes des sciences humaines, des psychanalystes, sollicités pour dériver à partir de Freud, feront éprouver au lecteur ce qui fait de la psychanalyse un plaisir (un peu oublié) de la pensée.

Le premier ouvrage publié dans cette nouvelle série aborde un thème très concret, la jalousie, rédigé dans une langue claire et accessible. Est-ce l’indice d’une volonté éditoriale de remettre la psychanalyse dans la vie quotidienne ?

…Qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Ce que Freud appelait Sprachgebrauch, la langue ordinaire, le langage de tous les jours, le contraire du jargon, est sans doute ce qu’il y a de plus difficile à employer dans un discours conceptuel. Ne pas cacher sa pensée derrière un vocabulaire réservé aux spécialistes. Ne pas s’entendre entre soi, à demi-mots. Dire des choses vraies avec des mots simples. Oui, c’est là tout un programme éditorial volontaire.

Au-delà de la création de cette nouvelle série, quels sont vos autres projets concernant « Connaissance de l’Inconscient », à l’intérieur ou autour de la collection ?

Je ne peux pas vous répondre directement. Une collection se fait en se faisant, et, imprudemment, j’ai déjà proposé trop de pistes, claironné trop d’intentions. Mais je retiens votre suggestion involontaire, qui rejoint l’intuition de William James. Il écrivait que, pour retrouver un objet égaré, il faut chercher dans les alentours, dans le voisinage : « Nous retournons les choses à côté desquelles cela pourrait se trouver ».

« Connaissance de l’inconscient », mon objet toujours suffisamment égaré.

© Éditions Gallimard