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15 ans de la collection « Continents Noirs »

Entretien avec Jean-Noël Schifano, fondateur et directeur de la collection (février 2015).

Jean-Noël Schifano. Photo Catherine Hélie © Editions Gallimard

Jean-Noël Schifano

Une création éditoriale nécessaire

Voulue par Antoine Gallimard, toujours attentif à ses côtés (l’idée de la collection nous est née entre Paris et Libreville en janvier 1999, et les cinq premiers titres sont sortis fin janvier 2000), « Continents Noirs » est devenue, au fil des années, une collection de découvertes et d’affirmations où, comme nous le souhaitions dès le départ, s’invente et se développe la pluralité des écritures dans la littérature de la diaspora africaine. Une littérature africaine, afro-européenne, diasporique qui, aujourd’hui, fait le tour du monde puisqu’un écrivain de Nouvelle-Calédonie, Frédéric Ohlen, nous a donné son premier roman en 2014, l’historique Quintet. Rejoignant ainsi les 41 auteurs qui ont publié et publient dans « Continents Noirs ». Les deux « s », qui n’auront échappé à personne, signifient d’abord que chaque écrivain est un continent et que son écriture de liberté issue du continent africain parcourt le monde sur les traces profondes et continues des migrations. Des écritures poreuses, en expansion, métamorphoses, contrastes infinis, réalistes baroques, où les auteurs, avec une exigence singulière, s’approprient la langue française, l’aiment, la pétrissent, la métissent, l’exaltent et poussent sans limites son expression.

Quelques noms, sans oublier tous les autres, et quelques chiffres…

En 2015, « Continents Noirs » comptera 90 ouvrages parus, 41 auteurs, une moyenne de 6 livres par an.
Publient leur premier ouvrage dans « Continents Noirs » de nombreux écrivains reconnus aujourd’hui : Sylvie Kandé (Lagon, Lagunes préfacé en 2000 par Édouard Glissant), Scholastique Mukasonga (prix Renaudot 2012 pour Notre-Dame du Nil), Nathacha Appanah, Ousmane Diarra, Libar M. Fofana,
Fabienne Kanor, Amal Sewtohul, Théo Ananissoh, Boniface Mongo-Mboussa (dont l’essai Désir d’Afrique est préfacé par Ahmadou Kourouma), le roman du dramaturge Koffi Kwahulé... Pour la première fois en France la traduction d’un roman de l’Angolais José Eduardo Agualusa rejoint Amos Tutuola, Donato Ndongo et d’autres en cours de traduction aujourd’hui.

L’archipel « Continents Noirs » se lie aussi aux racines africaines de cette littérature qui se répand avec force à travers le monde. Ainsi trois volumes, un millier de pages, composent Le Rebelle I, II et III (2008) de Mongo Beti. L’œuvre entier de Tchicaya U Tam’si est en cours de publication : après toutes ses poésies dans J’étais nu pour le premier baiser de ma mère (2013) paraît la trilogie romanesque en 2015 — deux mille pages d’un immense écrivain actuel plutôt méconnu dont deux autres volumes de belle ampleur suivront. À ces racines dont la sève est si jeune et nourricière, « Continents Noirs » joint et offre aussi la lecture d’Ananda Devi, Henri Lopes, grand écrivain du métissage (Le Méridional 2015)…

Marie-Thérèse Humbert, Les Désancrés, Gallimard, 2015 ("Continents Noirs")

M.-T. Humbert, Les désancrés, 2015

De constantes renaissances littéraires

Outre Henri Lopes, le Réunionnais Jean-François Samlong (Une guillotine dans un train de nuit, 2012) a choisi de poursuivre son œuvre dense et lumineuse dans « Continents Noirs ». Tout comme l’ardent réaliste transcendant Gaston-Paul Effa (Rendez-vous avec l’heure qui blesse, 2015) ; Mamadou Mahmoud N’Dongo dont le style et la page sculptée font un moderne sans pareil (Les corps intermédiaires, 2014) ; Eugène Ebodé, explorateur infatigable de l’Afrique qui nous hante (Souveraine Magnifique, 2014) ; Tidiane N’Diaye, aux célèbres enquêtes historiques ; la Mauricienne Marie-Thérèse Humbert dont l’oeuvre est déjà imposante et qui, avec Les désancrés (2015), nous donne, depuis la Louisiane, un roman puissant qu’eût aimé Elsa Morante... Sami Tchak me dit : « C’est avec Place des Fêtes que je suis entré en littérature. » Un roman publié en 2001 dans « Continents Noirs » et dont J. M. G. Le Clézio a écrit un jour que c’est « un roman culte » : voilà qui met auteur et éditeur aux anges !
Encore quelques années pour que Continents Noirs devienne une collection culte ?…

© Éditions Gallimard