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Une vie ordinaire de Georges Perros

« J’ai fini de chier mes octosyllabiques. Il était temps. Ça fait un petit paquet, que j’ai peur d’aller voir. Plein d’âneries, sûrement. » Voilà, en janvier 1965, ce qu’apprend Michel Butor en ouvrant une lettre de son copain Perros, qu’il a rencontré en 1953 dans le bureau de Paulhan à la NRF.

Georges Perros, Une vie ordinaire, Gallimard, 1967 (« Le Chemin »)

Une vie ordinaire, dans la collection
« Le Chemin », 1967.

Ses « octosyllabiques », Perros a commencé à les écrire en 1963 lorsque paraissaient chez Gallimard ses Poèmes bleus, où, sous couvert de parler de la Bretagne, il exprimait ses propres obsessions et faisait déjà au lecteur des confidences sur sa vie. « Bien curieux de lire tes ‘‘trucs’’ », lui répond Butor le 5 avril, heureux que Georges, de son côté, soit en train de lire son « monumental » 6 810 000 litres d’eau par seconde. Entre la rédaction alimentaire de notes de lecture pour le T.N.P., et celle de papiers plus travaillés qu’il donne à La NRF depuis 1953, Perros corrige avec scrupule de grosses séquences de vers à rimes plates. Il en retape certaines à la fin de mai et au début de juin : « Aucun intérêt pour toi. (Pour moi non plus d’ailleurs.) Mais il faut bien faire joujou. »
Pour quelqu’un qui fait mine de n’accorder aucune importance à ce qu’il fait, Perros se montre pointilleux dans la composition de son livre. Butor est si dévoré de curiosité qu’il en demande vite le brouillon, chez Gallimard, à Georges Lambrichs. « Je ne vois vraiment pas ce qui t’intéresse dans mes trucs », s’étonne alors Perros. « Moi, ce qui m’amuse, c’est de les faire, de naviguer, de voyager comme un furet ou un moineau à travers les lignes. Le ‘‘front’’. Mais il faudrait être vicieux pour éprouver quelque plaisir de lecture. Au mieux, je crois que c’est d’abord parfaitement illisible. Peut-être, en y revenant, s’aperçoit-on du sentier. J’ai envie d’appeler ça Le Chemin des douaniers. Ou : Les Coulisses. » Butor trouve que ce dernier titre est très bon, parce qu’il fait écho au métier d’acteur que Perros a exercé, ainsi qu’à sa façon d’observer les gens, les choses, un peu en retrait. Le poète avait d’abord inscrit comme titre sur son manuscrit : « Curriculum vitae – Poésie anecdotique. » Il s’y était attelé « au milieu du chemin de sa vie », comme Dante à l’ouverture de la Divine Comédie – mais il poufferait de cette comparaison absurde, vu qu’il signale, à l’intérieur même de son volume, que les livres de ses amis poètes : Dupin, Jaccottet, Du Bouchet, Thomas, Guillevic, Follain, Grosjean, Bonnefoy, Oster, Ponge, Des Forêts, Deguy, Armand Robin…, « c’est beaucoup mieux que [s]es chansons ».
Les composant sur un mode mineur, il a voulu écrire des vers presque de mirlitons sur sa naissance et jusqu’à son mariage avec Tania, en surimposant à cette trame chronologique des réflexions sur l’amour et l’amitié, qui dessinent de lui un portrait drôle et nostalgique : « croyez-moi ou non quarante ans / c’est l’âge le plus difficile / et le plus reposant. On sait / qu’on ne saura jamais la chose / qui nous travaille en grand secret. »

Cela ressemble au projet autobiographique de Raymond Queneau dans Chêne et chien, mais Perros souhaite que sa diction soit un peu moins précieuse, et son lyrisme plus fraternel. Il cherche à écrire « au plus près des mots », ainsi qu’à dégager à travers son expérience une humble définition de l’homme. « Aux dernières nouvelles », écrit-il à Butor au début de l’été, « et selon quelques informations plutôt oniriques, je crois que je vais enrober, envelopper Les Coulisses dans un tissu, comme on dit, prosaïque. Commenter ces misères, qui feront alors un ruisseau. Foutre des berges, des ponts, bref, les ‘‘italiquer’’. Ça me prendra l’hiver prochain, et ça deviendra Les Chemins de traverse. J’espère que je m’amuserai un peu. Mais c’est bien difficile avec soi-même. » Le 4 août 1966, Paulhan se plaint de n’avoir encore rien reçu. Puis, le 11, après lecture du volume, il le juge « très épatant » : « Pour l’instant, je suis pris, je ne distingue rien. (Dominique Aury, très soufflée aussi.) Sinon ceci peut-être, c’est que cette manière de parler de biais des gens et des événements (vous aussi) est extrêmement saisissante, convaincante. Pour une raison très simple : c’est qu’il n’existe rien de simple : la vérité a une part de faux, comme le bon parfum une part de skatol, comme les bonnes mathématiques une part d’absurdité (le zéro, le nombre infini). Il faut éviter de regarder les choses de face. […] Oui, c’est une grande chose, il n’y a pas de doute. Que Kénavo [dans les Poèmes bleus] ne faisait qu’ébaucher. »

Georges Perros, Une vie ordinaire, « Poésie/Gallimard », 1988

Une vie ordinaire en
« Poésie/Gallimard »,
1988.

Perros pré-publie une partie de son livre dans le Nouveau Commerce, au printemps 1967, au moment même où il perd son emploi au T.N.P. Sous le titre Une vie ordinaire, son tapuscrit paraît en novembre dans la collection « Le Chemin », que dirige Lambrichs. En recevant son bouquin, Perros s’agace du sous-titre qu’on a rajouté sans le tenir au courant : « Paraît que c’est un roman-poëme. Première nouvelle. […] Affligeant. » Heureusement qu’il y a donc les amis, Gaspar, Butor, Vera Feyder, pour tout de suite s’émerveiller. Une vie ordinaire ne touche d’abord que le cercle de La NRF et quelques lecteurs acquis à Perros par ses Papiers collés et qui veulent savoir quelle race de poète se cache derrière un noteur et un moraliste aussi spontanés. Mais, par la suite, nombreuses seront les traductions et les études de ce livre (Roudaut, Stéfan, Noël…). Son influence sur la poésie française est diffuse mais palpable chez
Réda, Goffette, Cliff, ou Wandelère. Aujourd’hui l’œuvre la plus proche de Perros est, je crois, celle de Jean-Luc Sarré, dont l’Autoportrait au père absent constitue une sorte de double émouvant d'Une vie ordinaire.

Amaury Nauroy

Indications bibliographiques
 

  • Georges Perros, Une vie ordinaire, Gallimard, 1967 (« Le Chemin »). Repris en « Poésie/Gallimard » en 1988.
  • « Georges Perros », dans La NRF n° 308, septembre 1978.
  • Lorand Gaspar, « La vie ordinaire de Georges Perros », dans La NRF n° 420, janvier 1988.
  • Brice Parain, Georges Perros, Correspondance (1960-1971) , Gallimard, 1999.

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