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Thomas l'imposteur de Jean Cocteau

« J'étais en froid depuis toujours avec La Nouvelle Revue française. Mais nous nous sommes reconciliés et comme gage de réconciliation, je lui donne un livre Thomas l'imposteur », déclare Jean Cocteau à Frédéric Lefèvre lors d'un entretien donné aux Nouvelles littéraires le 24 mars 1923. Cette « histoire » sera le premier livre de Jean Cocteau publié par les Éditions de la NRF.

Jean Cocteau, Thomas l'imposteur, Gallimard, 1923. Archives Éditions Gallimard

Thomas l'imposteur de Jean Cocteau,
édition originale, 1923.

Il faut d’abord imaginer Cocteau en vacances sur la Riviera avec le jeune Raymond Radiguet. Le soir, nu sur la plage, il se sursature avec enchantement d’une lecture de Stendhal, tandis que le reste du temps il écrit, écrit, écrit. Nous sommes le 7 octobre 1922. Cocteau glisse « dans une peau de chamois ficelé de cuir » son premier roman : Le Grand Écart ; et, sans plus attendre, il se lance, tête baissée, dans une autre « histoire ». Comme Le Grand Écart d’ailleurs, celle-ci sera un peu plus traditionnelle en apparence que son audacieux et sans queue ni tête Potomak – écrit en 1919 –, mais elle lui tient déjà plus à cœur à cause de la guerre qu’il compte évoquer. Bref. Le 12 octobre, il installe son « chevalet devant La Chartreuse de Parme » et commence une « longue nouvelle ». Le 24, il annonce à sa mère qu’il l’a déjà terminée ; le lendemain ou surlendemain, il lui demande son concours pour un dactylogramme ; le 27, il finit de « copier le 11e et dernier cahier du manuscrit ». En tout et pour tout : moins de trois semaines de rédaction pour ce qu’il décide finalement d’appeler Thomas l’imposteur.

Affiche de librairie pour les Œuvres romanesques complètes de Cocteau dans la Pléiade, 2006. Archives Éditions Gallimard

Affiche pour les Œuvres
romanesques complètes 
de Jean Cocteau dans
la Pléiade, 2006.

Cette exécution mozartienne cache (on s’en doute) une assez longue maturation. De son expérience, à la fois clownesque et courageuse, comme volontaire dans la Croix-Rouge, à l’automne 1914, Cocteau a tiré dès 1915 de petits papiers préparatoires (« Il y a », « Infirmières lyriques ») qu’il a fait paraître sans signature dans sa propre revue Le Mot. Deux ans plus tard, à Piquey près d’Arcachon, il a également barbouillé plusieurs pages en vue d’un roman qui porterait au choix (on suppose) l’un ou l’autre de ces titres : Thomas chez les crédules ; Histoire d’une Espagnole, d’un médium et d’un cercueil ; Histoire de Mme Rumilly ; Trois anges sont venus ce soir. Dans ce fatras peu lisible on note qu’il a rencontré en septembre 1914 un « prince du crac », Thomas (Raoul) de Castelnau (l’original de Thomas de Fontenoy, l’imposteur) qui se faisait passer pour le neveu d’un général célèbre. Ainsi la rêverie intermittente de son roman aura duré sept ans, de 1915 à octobre 1922.
Cocteau n’est pas très bien vu à ce moment-là à la NRF. En 1919, Gide a fait savoir dans une lettre ouverte qu’il n’avait pas beaucoup aimé la poésie du Cap de bonne espérance ni Parade ; du Grand Écart, il vient d’écrire que son style est « artificiel » ; de proches amis de Paulhan, comme Aragon, ont parlé à son propos de « bavardage de concierge » ; et pour Du Bos, c’est « un suiveur d’avant-garde ».

« J'étais en froid depuis toujours avec La Nouvelle Revue française. Mais nous nous sommes reconciliés et comme gage de réconciliation, je lui donne un livre Thomas l'imposteur. Ce n'est pas un roman, c'est une histoire. Il s'agit pour ce genre de partir sans hésitation, et de garder le même pas d'un bout à l'autre.
Thomas est encore une botte de simples, un remède à bonne femme contre le modernisme. La poésie traverse lentement une action rapide. Je me réserve d'écrire un article où je le commenterai. » Jean Cocteau à Frédéric Lefèvre, Les Nouvelles littéraires, 24 mars 1923.

Du côté de la rue de Grenelle, au siège des Éditions de la NRF, c’est donc la mort de Proust qui va rapprocher Gaston Gallimard de Jean Cocteau. Car le dimanche 22 novembre, Gaston fait antichambre chez le pauvre « petit Marcel », rue Hamelin. Avec lui se presse toute une foule que le romancier n’aurait jamais reçue si compacte, quand il était vivant : des curieux, des gribouilleurs, et quelques intimes, comme précisément Cocteau, sont venus se recueillir autour du cadavre. Dans la pièce d’à côté, Gaston, intimidé, réfléchit. Il se demande si, après tout, on ne s’est pas trompé à la NRF sur l’importance de Cocteau et se décide soudain à lui demander un texte. Non seulement un texte pour le prochain Hommage à Proust dans La NRF, mais aussi une prose, un roman, si vous voulez.

Jean Cocteau. Enveloppe ornée à Gaston Gallimard. Paris, Archives Éditions Gallimard.

Enveloppe ornée par Jean Cocteau
adressée à Gaston Gallimard.

Cocteau accepte, peut-être parce qu’il n’a cessé d’admirer le Gide de Paludes dont il s’est autoproclamé disciple. À trente trois ans, il connaît les règles de la Maison et soumet son manuscrit à Gide comme à un « maître d’école ». Cela valait bien le coup. Pour une fois, le maître éditeur est séduit par son roman et ne lui suggère que de légères corrections. En avril 1923, Cocteau en révise les épreuves. Thomas l’imposteur paraît le 5 octobre à la NRF. Rêvant pour son livre d’un succès aussi massif que celui du Diable au corps de Radiguet, Cocteau en envoie vite des bonnes feuilles aux Nouvelles littéraires, au Gaulois et au Figaro du 20 octobre. Selon une pratique qui horripile Gide, il s’explique dans Les Nouvelles littéraires du 27 : « J’essaye, avec Thomas, de dérouler un texte sans psychologie, ou si rudimentaire qu’elle corresponde aux quelques lignes explicatives d’un film modèle. » En dépit de cette minutieuse promotion, le volume ne rencontre d’abord qu’un petit nombre de lecteurs – moins encore que Le Grand Écart, paru auparavant chez Stock.

La NRF, n° 123, décembre 1923. Archives Éditions Gallimard

La NRF, décembre 1923

Dans La NRF de décembre, Henri Pourrat en loue l’absence d’intériorisation des personnages, alors que Régnier la regrette dans Le Figaro du 4 décembre. En fait, Thomas (rangé par Cocteau sous le genre « poésie de roman ») n’est pas le grand livre sur la guerre que ses contemporains attendent, justement parce que l’auteur, proche dans l’esprit des futurs surréalistes, a pris là ses distances avec le reportage naturaliste d’un Duhamel, d’un Dorgelès ou d’un Barbusse, lequel à son avis ne fait que de la « belle photographie ». Le 20 juin 1927, il publie chez Gallimard une édition de Thomas augmentée de quarante de ses dessins. Les générations suivantes ont mieux saisi l’ambition de ce texte, sa volonté d’effacer la paroi étanche entre vrai et faux pour accéder à une autre vérité de la guerre. Comme son camarade Apollinaire, Cocteau avait vu la vie et la poésie se rejoindre au Front dans une zone hors norme, socialement ébranlée, où se mêlaient la cruauté à la fantaisie, à la frivolité, au rêve et au cauchemar. Plus tard, en écrivant Un Balcon en forêt, Julien Gracq attestera l’étrange puissance de déréalisation de la guerre : mais s’est-il souvenu de la leçon de Cocteau dans Thomas l’imposteur ?

Amaury Nauroy

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