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Sanctuaire et Tandis que j'agonise de William Faulkner

Professeur de littérature française à Princeton, Maurice-Edgar Coindreau attire l’attention de Gaston Gallimard sur l’œuvre de William Faulkner durant l’été 1931, deux ans après la parution remarquée de The Sound and the Fury aux États-Unis. Sanctuaire et Tandis que j’agonise, premiers romans parus en traduction, sont respectivement publiés à l’enseigne de la NRF en novembre 1933 et en avril 1934.

Sanctuaire parut à Paris, aux Éditions Gallimard, en novembre 1933, six mois avant Tandis que j'agonise, deux ans avant Lumière d'août, quatre avant Sartoris et cinq avant Le Bruit et la fureur : il faut avouer qu'il y avait là de quoi perdre le fil chronologique de la production de Faulkner. C'était le premier roman, mais non la première œuvre de Faulkner à paraître dans notre langue.

Lorsque, le 6 août 1931, peu après avoir publié, dans La Nouvelle Revue française de juin, le tout premier article français consacré à William Faulkner, alors inconnu chez nous, Maurice-Edgar Coindreau écrivit à Gaston Gallimard pour lui demander si l'accord était conclu avec l'agent littéraire William Bradley pour la publication en France de Tandis que j’agonise, moins d'un an avait passé depuis la publication du roman aux États-Unis, et le futur «ambassadeur des lettres américaines en France» avait déjà mis en chantier la traduction des deux nouvelles par lesquelles Faulkner devait faire son entrée en France. Le 26 novembre 1931, Jean Paulhan écrivait au traducteur :
« Voici ce qui est arrêté en principe : la Rose pour Emilie [sic] paraîtra dans un des deux numéros de Commerce, et Septembre ardent dans La NRF de janvier ou février. Il me semble que Faulkner ne peut souhaiter mieux. » De fait, la première nouvelle parut dans le numéro 29 de Commerce (hiver 1932), dont les directeurs, rappelons-le, étaient Paul Valéry, Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud ; et la seconde dans le numéro 220 de La NRF (janvier 1932).
C'est donc incontestablement à Maurice-Edgar Coindreau que revient le mérite d'avoir introduit Faulkner en France, et Tandis que j’agonise, dans sa traduction, était prévu pour être le premier roman de Faulkner à y paraître. Le 12 août 1931, Gaston Gallimard lui écrivait : « Je suis heureux de vous faire savoir que l'accord est conclu avec Bradley au sujet de la traduction de Faulkner », et il ajoutait : « C'est bien volontiers que je vous accorde d'autre part la priorité que vous me demandez ; nous suivrons donc l'ordre chronologique et nous publierons d'abord As I lay dying avant Sanctuary. » (L'ordre chronologique invoqué était naturellement celui de la publication, non de la composition.)

Maurice-Edgar Coindreau. Lettre à Gaston Gallimard, 4 mars 1931. Archives Éditions Gallimard

Maurice-Edgar Coindreau. Lettre à Gaston Gallimard, 4 mars 1931
Alors qu’il travaille sur la traduction de L’Adieu aux armes (1931) avec Ernest Hemingway, le professeur de littérature française de Princeton attire l’attention sur « la parution d’un roman admirable » : Sanctuary de William Faulkner, publié par Gallimard en 1933.

C'est qu'un autre Français, René-Noël Raimbault, s'était intéressé à Faulkner. Le 31 août 1931, René-Noël Raimbault écrivait à Maurice-Edgar Coindreau : « Je suis heureux d'apprendre que M. Gallimard a accepté votre traduction de As I lay dying. Il ne m'en avait pas informé. Je suis moi-même en pourparlers avec lui au sujet de [la traduction de] Sanctuary depuis le début de juillet. » Et il ajoutait : « L'ordre adopté pour la publication des deux ouvrages de Faulkner me paraît tout à fait judicieux. » René-Noël Raimbault espérait, au mieux, voir paraître les deux livres coup sur coup, au printemps de 1932.

À Princeton, où il résidait pendant l'année universitaire, Maurice-Edgar Coindreau eut bientôt achevé sa traduction : en effet, il fit parvenir son manuscrit dès le 4 février 1932. Gaston Gallimard lui en accusa réception le 19, en précisant : « Je vais mettre en fabrication le manuscrit de Faulkner : comme vous, je pense qu'il ne faut pas laisser éteindre l'intérêt suscité par les publications de La NRF, et de Commerce. »
Le 26 février, Gaston Gallimard écrivait à Maurice-Edgar Coindreau : « Afin d'assurer un meilleur lancement au roman de Faulkner, j'ai l'intention de le mettre dans notre collection “Du Monde entier” dans laquelle a paru L'Adieu aux armes. / Comme pour tous les ouvrages de cette collection, il sera nécessaire d'avoir une préface d'un auteur connu. Je sais que vous aviez l'intention de la demander à André Maurois ou à Paul Morand. Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire si vous leur avez écrit à ce sujet ? Sinon, je puis les toucher directement. / En ce qui concerne le titre, je dois vous dire que SUR MON LIT DE MORT ne me satisfait pas entièrement et que je préférerais EN AGONIE. C'est également l'avis de mes collaborateurs et je pense que vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que nous adoptions ce titre. / Je serais heureux d'avoir votre avis à ce sujet. »

Tandis que j'agonise de William Faulkner, dans les collections Blanche et Du Monde entier, 1934. Archives Éditions Gallimard

Tandis que j’agonise, traduit par Maurice-Edgar Coindreau et préfacé par Valéry Larbaud, parait simultanément en 1934 dans les collections Blanche et « Du Monde entier ». Cette dernière, créée en 1931, était alors dédiée aux seuls bibliophiles et proposait les éditions originales de certaines traductions parues sous la couverture blanche.

Gaston Gallimard revenait, le 21 mars 1932, sur la question du titre et sur celle du préfacier : « En ce qui concerne Faulkner, je trouve TANDIS QUE J'AGONISE meilleur que tous les titres que nous avions choisis. Il traduit bien mieux la précision du titre anglais et je l'adopte bien volontiers. / À la suite de votre lettre du 4 mars, j'avais fait pressentir Julien Green pour la préface. Je n'ai pas encore reçu sa réponse. S'il se récusait, j'écrirais à Maurois en lui faisant parvenir un jeu d'épreuves. »
Mais, en juillet 1932, tout était changé : c'était Sanctuaire qui allait paraître d'abord, et le préfacier de Tandis que j’agonise serait Valery Larbaud. Le 11 juillet, Gaston Gallimard écrivait à William Bradley, l'agent littéraire de Faulkner : « Nous comptons faire paraître le premier, qui sera sans doute Sanctuary, avant la fin de l'année » ; et, le 25 juillet, il écrivait au traducteur : « Avant de prendre une décision au sujet de la préface de As I lay dying, Valery Larbaud voudrait lire l'ouvrage en anglais. » La décision de Larbaud était prise le 12 décembre, date à laquelle il écrivait à Maurice-Edgar Coindreau : « Je l'ai lu [le roman] avec beaucoup d'intérêt, et j'en écrirai la préface. » Il lui demandait les « bonnes feuilles de [sa] traduction pour être sûr de comprendre un certain nombre d'expressions qui m'ont paru un peu étranges dans le texte. » Le 1er juillet 1933, Valery Larbaud annonçait au traducteur qu'il avait terminé « ce matin la préface ». La copie de celle-ci lui parvenait le 9 du même mois. Manifestement, Larbaud croyait encore que Tandis que j’agonise paraîtrait d'abord, puisqu'il achevait sa préface par cette phrase, qu'il fit ensuite supprimer lors de la réédition de son texte dans Ce vice impuni : la lecture : « Il faut souhaiter que le succès obtenu en pays de langue française par cette version de As I lay dying, engage l'éditeur à publier une traduction de Sanctuary ». Mais l'achevé d'imprimer de Tandis que j’agonise est du 30 avril 1934, alors que celui de Sanctuary est du 21 novembre 1933. Bien que le manuscrit de la traduction fût arrivé chez Gallimard dès février 1932, Tandis que j’agonise fut donc seulement le second roman de Faulkner à paraître en France. Pourquoi ? Il est probable que ce sont des raisons d'ordre commercial qui dictèrent la décision de le publier après Sanctuaire. Aux États-Unis, Sanctuary, qui avait paru en février 1931, avait enfin apporté à Faulkner un certain succès commercial où entrèrent à part égale le scandale et le malentendu, et qu'aucun de ses romans précédents n'avait obtenu. On peut dire également qu'en France, l'épi de maïs de Popeye prévalut sur le cercueil d'Addie.

Jugé en quantité de livres vendus, le succès de Tandis que j’agonise ne fut guère plus spectaculaire en France qu'aux États-Unis : quatre mille exemplaires la première année (ce qui n'en représente pas moins près du double du premier tirage américain), mais moins de huit mille dix ans après, et à peine douze mille trente ans plus tard [...]. Mais l'important n'est pas là : il est dans l'effet que produisit l'œuvre sur un petit nombre de lecteurs, écrivains ou artistes, alors avides de littérature américaine : Valery Larbaud, bien sûr, dont la préface n'avait pourtant rien du coup de gong sensationnel que fut celle de Malraux pour Sanctuaire. Eugène Dabit, Louis Emié, Sartre, Simone de Beauvoir, Jean-Louis Barrault enfin, qui fit, avec le spectacle qu'il tira du roman en juin 1935, son « entrée dans la vie théâtrale de Paris ». […]

Il faut dire que la qualité remarquable de la version française du roman, à la fois précise et suggestive, scrupuleusement respectueuse des contraintes de notre langue et pourtant fidèle aux splendeurs étranges, encore presque exotiques à l'époque, de la prose de Faulkner, ne fut pas pour rien dans ce succès de qualité.
Maurice-Edgar Coindreau a maintes fois déclaré qu'il traduisait ce qu'il aurait aimé écrire. Avec Tandis que j’agonise il avait inventé pour la France un auteur qui, lui, déclarait qu'il n'était devenu romancier qu'en raison de son incapacité à être poète.

Michel Gresset
Extrait de la notice consacrée à Tandis que j’agonise, dans Faulkner. Œuvres romanesques, I, 1977 (« Bibliothèque de la Pléiade »)

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