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Les Voyageurs de l'impériale d'Aragon

Les Voyageurs de l’impériale, dont la première partie est prépubliée dans La NRF de janvier à juin 1940, marque le retour d’Aragon chez Gallimard. En raison de plusieurs incidents, le roman ne paraît en volume qu'à la fin de l'année 1942 : cette édition comporte de très nombreuses corrections, effectuées sciemment pour passer outre la censure... Le texte original ne sera restitué qu’en 1947.

La NRF, janvier 1940. Archives Éditions Gallimard

Les Voyageurs de l'impériale,
au sommaire de La NRF en
janvier 1940.

« Sans son foie, il n’y aurait pas eu de romans ! », affirme Elsa Triolet à Lili Brik le 21 avril 1939. Elle s’est mariée avec Aragon le 28 février. Dès les premiers jours de mars, celui-ci tousse, crachote, ressent de vives douleurs à l’estomac. Son médecin lui a conseillé quelques jours de repos. Par prudence, il a donc suspendu sa collaboration politique à Ce soir – journal que depuis le Front populaire il dirige avec Bloch. Il s’est retiré à la campagne. La même maladie lui avait permis d’accoucher, en 1934, des Cloches de Bâle, puis d’écrire en partie Les Beaux Quartiers. Ce coup-ci, il la met à profit pour achever à la va-comme-je-pousse Les Voyageurs de l’impériale : énorme roman, énorme fresque qui s’étend sur plus d’un quart-de-siècle à partir de l’Exposition universelle de Paris.
Il l’a vraisemblablement entamé en 1936, et repris « à temps volé » en octobre 1938 au lendemain des accords de Munich. Il ne sait pas à quel éditeur confier cette « histoire imaginaire de [son] grand-père maternel », dont l’incipit donne le ton : « ‘‘Oh, quelle horreur !’’ s’écria Paulette ». Depuis qu’il est entré au Parti communiste en 1927, il a cessé tout contact avec Jean Paulhan ; (dans une certaine tradition hystérique du surréalisme, il l’a même injurié – traité de pire que « salaud »). Depuis 1930, il ne parle pas davantage à Gaston. Celui-ci lui en veut d’avoir remis à Denoël les deux premiers romans de son cycle réaliste du « Monde Réel », qui auraient dû revenir à Gallimard par contrat. Gaston est d’autant plus fâché qu’Aragon a obtenu en-dehors de sa maison le prix Renaudot, en 1936. C’est, paradoxalement, la guerre qui vient réconcilier les trois hommes, en accord sur l’attitude de résistance à opposer à l’Occupant. Le 8 août 1939, Paulhan signale à Elsa Triolet qu’il serait « content » d’éditer Les Voyageurs. Il veut tirer un trait, entre Gaston et le poète, sur une « vieille histoire absurde », dont Aragon a aussi souffert. Celui-ci envoie vite un premier état de son texte à Paulhan qui en saisit de suite la grandeur : « J’ai songé plus d’une fois, lui répond-il, à Don Quichotte, – et à la liquidation des romans de chevalerie ». Là-dessus, le pacte germano-soviétique est signé. En justifiant ce revirement de l’URSS, avant d’être mobilisé lui-même le 2 septembre comme soldat, Aragon s’isole. En son absence, on perquisitionne son appartement. C’est une chance pour lui qu’au sein de La NRF Paulhan persiste à défendre ses textes, ses poèmes, comme ceux du Crève Cœur, préférant vraisemblablement ce qu’il écrit à la littérature de son ancien camarade Drieu la Rochelle, dont la lecture de Gilles en manuscrit ne l’a pas entièrement convaincu. Avant que La NRF soit interdite, entre janvier et juin 1940, Paulhan décide de publier en livraison les premiers chapitres des Voyageurs de l’impériale.

L’exode, puis la crainte d’une double censure, allemande et vichyste, introduisent un fort coefficient de désordre dans la publication du texte en volume, auquel tient beaucoup Gaston. Ses épreuves et leur composition sont détruites dans l’incendie d’un camion évacuant de Paris les archives Gallimard. L’ouvrage est dit prêt le 18 février 1941, bon à tirer le 16 avril. Or, avec l’accord de principe d’Aragon, entre février et août, Paulhan puis Gaston continuent à réviser, seuls, les chapitres les plus engagés du livre ayant trait à l’affaire Dreyfus. (Sans accuser quiconque, sinon les « conditions de bousculade », Aragon racontera que ses Voyageurs seraient alors devenus « un roman antisémite »). Le roman ayant reçu une autorisation de publication le 18 septembre 1942, on le fait imprimer tel que en décembre, plus d'un an après sa parution en anglais à New-York chez Duell, Sloane & Pearce. Mis en vente à Paris avec discrétion, les premières réactions contre le livre n’en sont pas moins violentes, excepté deux études relativement laudatives d’Auguste Langlès et Joë Bousquet. Les articles pamphlétaires de la presse d’extrême droite obligent Gaston à retirer le roman de la vente dès mars 1943.

Aragon. Les Voyageurs de l'impériale, édition définitive (1947). Archives Éditions Gallimard

Les Voyageurs de l'impériale,
édition définitive, 1947.

Finalement, Gallimard n’en publie la première édition reconnue par l’auteur qu’en 1947 – deux ans après la parution et le succès d’Aurélien. L’accueil est plus favorable. Tranchant avec les lectures morales et sociales, Claude Roy salue en mars 1948 l’« étincelant artiste ». Aragon ne retouche pas aux Voyageurs jusqu’en 1965. À l’occasion de la réédition de ses œuvres « croisées » avec celles d’Elsa Triolet, il réécrit alors son roman ; ce sont, pour l’essentiel, des rectifications stylistiques.
L’art romanesque, touffu et inventif, d’Aragon, sa poésie continue en prose n’ont pas vraiment eu d’héritiers chez les écrivains français, bien qu’on en retrouve certaines manières dans le Waltenberg d’Hédi Kaddour, ou dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell. En revanche, nombre d’entre eux, cherchant aujourd’hui à ressaisir la vie d’une époque, peuvent se reconnaître dans le projet du livre. Aragon voulait préparer ce passage « du roman traditionnel qui est l’histoire d’un homme, au roman de société, où le nombre même des personnages retire à chacun le rôle de héros, pour créer le héros collectif ».

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Amaury Nauroy

Indications bibliographiques


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