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Le Sang noir de Louis Guilloux

« Le Sang noir ne met pas seulement la bourgeoisie en cause. Il remet toute la vie en question. » (Louis Guilloux) Chef-d’œuvre emblématique des années trente, Le Sang noir paraît à la NRF en décembre 1935. Il est l'œuvre d'un jeune auteur que Camus et Malraux ont salué comme un frère et un grand écrivain.

Louis Guilloux. Photo Marc Foucault © Éditions Gallimard

Louis Guilloux à la NRF.

En 1933, au moment d’écrire Le Sang noir, Louis Guilloux songe à celui qui fut son professeur de morale en classe de troisième, à Saint-Brieuc : Georges Palante. Car le 5 août 1925, ce pédagogue nerveux, après une bête controverse avec un critique et l’échec de l’organisation d’un duel, s’est suicidé dans une petite maison bretonne au bord de la mer, avec un revolver que Guilloux, par amitié, lui avait donné un peu avant l’automne 1921, juste avant que la publication d’un premier texte, nourri de confidences de Palante, les ait tous deux brouillés. Presque dix ans plus tard, comme Guilloux n’a « cessé un jour de penser » à son professeur, il juge nécessaire de s’expliquer « une certaine obsession » dont il est pris. Il décide de faire de Palante, sous le nom de Merlin, alias Cripure, le personnage central, affreusement caricaturé, d’un gros roman auquel il travaille comme à l’œuvre de sa vie. Dans l’enthousiasme, dès le mois de décembre 1933, il ramasse l’intrigue sur un seul jour de 1917, année de mutineries en France, et de Révolution en Russie ; il s’acharne à dénoncer tout ce qu’il refuse, dans l’Armée, dans l’École, dans l’État, voulant dire « la vérité de la société bourgeoise au paroxysme de l’infection de la guerre » ; rien que des « cloportes » !
Par sa violence, cette entreprise se rapproche du projet littéraire d’un Louis-Ferdinand Céline – autre admirateur de Palante – qu’on vient de découvrir avec fracas en 1932. Elle marque une parenthèse sombre dans la vie de Guilloux. Déprimé par une crise morale, il occupe un modeste poste de lecteur aux éditions Rieder, et voudrait que son roman lui donne une meilleure position sociale, tout en le débarrassant d’une réputation d’écrivain populiste, que ses précédents livres (La Maison du peuple, 1927 ; Compagnons, 1931) lui ont acquise. Plus question, donc, pour lui, d’obéir au principe de pudeur qui l’a guidé jusqu’à présent. Là, où il avait évoqué dans un style sobre le monde ouvrier et la souffrance des pauvres, comme seuls, peut-être, avaient su en rendre compte auparavant Vallès ou Gorki, il exhibe désormais le revers puant du monde, le chaos désespéré et haineux de toutes les âmes.
Pour mieux marquer la rupture que Le Sang noir représente dans son œuvre, Guilloux en confie l’édition à Gaston Gallimard plutôt qu’à Daniel Halévy et Jean Guéhenno chez Grasset, comme il l’avait fait jusqu’alors. Non seulement Gaston a toujours été intéressé par ce qu’il a écrit, ayant cherché à négocier un contrat avec lui dès 1927 ; mais son vieux copain d’enfance, Jean Grenier, qui lui-aussi fut élève de Palante, travaille rue Sébastien-Bottin, où il l’a fait entrer par une traduction de Chesterton, en 1930. En octobre de la même année, Paulhan a publié dans la NRF un de ses articles sur Vallès ; et il s’est réjoui de faire paraître Hyménée dans la revue, entre janvier et avril 1932, voulant s’attacher un auteur que Camus et Malraux ont salué comme un frère et un grand écrivain.

Aussi, en décembre 1935, Le Sang noir paraît dans la Blanche sous un bandeau publicitaire, choisi par l’auteur, lequel détourne une citation de Céline : « La vérité de ce monde, c’est qu’on meurt », en rectifiant : « ce n’est pas qu’on meurt, c’est qu’on meurt volé ».

Louis Guilloux. Le Sang noir, Gallimard, 1935

Le Sang noir , 1935

Au sein de la maison, Gide est d’emblée admiratif. Il proposera l’année suivante à Guilloux de l’accompagner en U.R.S.S. Et tout un branle-bas se met en place pour faire sacrer cet autre « voyage au bout de la nuit » par le Prix Goncourt, que Céline n’a pas obtenu. Or, le verdict des jurés tombe, Le Sang noir échoue ; ce qui n’empêche nullement le succès prodigieux du livre. Au contraire. En septembre, Romain Rolland a déjà salué son génie. Dès octobre, les articles de presse sont nombreux, unanimes dans la louange, sauf L’Action française et une critique bretonne catholique. Eugène Dabit peut écrire à l’auteur qu’il a sauvé de l’Histoire officielle la guerre de 1914, telle qu’on la ressentait en arrière du front. Le 12 décembre, à Paris, salle Poissonnière, une « défense du roman » est organisée par Roland Dorgelès ; il s’agit d’un débat avec Malraux, Cassou, Aragon, Nizan, au cours duquel Guilloux se sent dépossédé de son texte par des discours idéologiques, qui en réduisent, selon lui, la portée : « Le Sang noir ne met pas seulement la bourgeoisie en cause. Il remet toute la vie en question ».

Depuis, la fortune du roman ne s’est pas vraiment démentie. En janvier 1967, Marcel Maréchal en a monté, avec succès, une adaptation sous le nom Cripure. Si, pour le grand public, le rayonnement posthume de l’œuvre est certes moindre que celui du Voyage au bout de la nuit, le livre est considéré par la critique comme un chef-d’œuvre emblématique des années trente. Quelques écrivains célèbres, aussi bien Pasternak que Semprún, l’ont hissé au premier rang des romans du siècle. En novembre 1953, Gaston répétait à Guilloux qu’« à son avis », Le Sang noir « est l’un des meilleurs livres que la maison ait jamais publiés ».

Louis Guilloux. Cripure, Gallimard, 1962 (coll. Le Manteau d'Arlequin)

Cripure, 1962

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Amaury Nauroy

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