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La Jument verte de Marcel Aymé

Roman dans le veine naturaliste publié un an avant les célèbres Contes du chat perché, La Jument verte de Marcel Aymé fit scandale à sa parution. Ce fut aussi un immense succès de librairie.

Affiche de librairie pour La Jument verte de Marcel Aymé, 1933. Archives Éditions Gallimard

Affiche de librairie pour
La Jument verte

En écrivant La Jument verte, Marcel Aymé est très loin d’imaginer le scandale. Il est encore moins certain du succès. Mensualisé par Gaston Gallimard depuis mars 1931, il s’est lancé dans ce roman d’abord pour reprendre confiance en ses propres talents, son précédent texte, Vaurien, ayant plutôt déçu les lecteurs passionnés par son Renaudot : La Table-aux-Crevés (1929), et par La Rue sans nom (1930). Durant l’année 1932 et jusqu’au printemps 1933, il a travaillé pour raconter au mieux, dans une veine naturaliste, tendre et satirique à la fois, l’histoire du petit village de Claquebue ; cela, pendant cette trentaine d’années qui courent du milieu du Second Empire à 1885-1890. Bien sûr, emporté par sa nature fantaisiste – celle qui triomphera en 1934 dans ses Contes du chat perché –, Aymé n’a pu s’empêcher, en passant, d’introduire quelques éléments merveilleux : une barbe de statue qui pousse, une jument verte qui assure la prospérité d’une famille, etc. D’une page à l’autre il a aussi fourré tout ce qu’il a pu de ses propres souvenirs de Villers-Robert où il a grandi avec ses frères et sœurs, au début du siècle – quand se séparait l’Église et l’État.

La Jument verte de Marcel Aymé. Édition de luxe illustrée par Chas Laborde, 1936. Archives Éditions Gallimard

Édition de luxe illustrée
par Chas Laborde, 1936

Le roman paraît chez Gallimard en juin 1933. Gaston, qui l’a beaucoup aimé, pense tout de suite que le texte a de quoi toucher un large lectorat. Il le fait lire à ses proches dans l’espoir d’obtenir de bonnes critiques. Dès le début du mois de juillet dans Le Charivari, dans La NRF, et surtout dans Marianne que contrôle alors Gallimard, Ralph Soupault met en avant les qualités d’observation réaliste de l’écrivain ; Marcel Arland fait l’éloge de son grand bon sens, son sans-gêne et son lyrisme ; quant à Ramon Fernandez, une des phrases de son article est reprise à titre publicitaire : « […] sachez que j’avais très mal à la gorge quand je l’ai lu et que mes éclats de rire ont si bien aggravé mon état que j’ai failli ne pas pouvoir écrire cette chronique. » À ces premières louanges s’ajoutent vite des recensions positives venant d’une presse un peu moins, ou pas du tout, sous influence de Gaston : Gringoire, L’École libératrice, L’Europe Nouvelle, L’Action française. Malgré cela, Marcel Aymé s’inquiète. Sa sœur aînée, Camille, s’est offusqué des licences qu’il s’est octroyées partout avec la morale traditionnelle. « À vrai dire, lui répond-il le 21 juillet, je n’avais pas pensé que les ‘‘propos’’ [de la jument sur la gaillardise de certains personnages] te choqueraient. Je m’étais flatté de pouvoir parler avec une saine liberté des questions sexuelles, sans recourir aux descriptions grassement lubriques de L’Amant de lady Chatterley ou du Dieu des corps qui semblent avoir été écrits exprès pour exciter les gamins de seize ans. »

La réaction de sa sœur est un mauvais signe : le 3 août, L’Intransigeant, la plus importante des feuilles du soir, juge « insupportable » la « complaisance » d’Aymé « dans la crudité » ; les facéties « dans la note surréaliste » compromettent aussi, aux yeux des rédacteurs, l’équilibre de l’œuvre. Abattu, Aymé se retire à Barbizon, à l’hôtel du Bas-Bréau. Les gauloiseries rabelaisiennes, qu’il a rajoutées à sa version champêtre de Roméo et Juliette, ne lui semblent pas gratuites. Il se sent très « peu à l’aise dans [s]a réputation de pornographe » et craint que dans sa propre famille on réactive à son sujet une « légende solidement enracinée », selon laquelle son « plus grave souci est de courir les filles et de [se] rouler dans de basses orgies. » Pour l’abbé Bethléem, la chose est entendue. Dans sa Revue des lectures, le 15 août, il en appelle à saisir le Parquet. Puis, en décembre, un certain monsieur Coquemard, directeur du journal La Femme et l’enfant, membre du Conseil supérieur de la natalité, écrit avec violence à Gaston ; il vient de saisir le Procureur de la République de la Seine, souhaitant que celui-ci prenne « toutes mesures utiles pour arrêter la vente publique de cet ouvrage que le talent de son auteur rend plus infâme encore et qui est de nature à pourrir la jeune génération de notre pays ». Aussitôt, La République (journal du radicalisme) reproduit la lettre, assortie d’un commentaire moqueur de Maurice Roys qui ne sait pas s’il s’agit là, au fond, d’un canular : ce Coquemard est-il une coquecigrue ? Un ami déguisé de Marcel Aymé ? Rien de tel qu’une polémique, on le sait depuis Balzac, pour lancer un livre…

Affiche de librairie pour La Jument verte de Marcel Aymé, 1933. Archives Éditions Gallimard

Affiche de librairie pour
La Jument verte

Mais il n’en est rien. Aymé écrit un papier pour se défendre : « Couvrez ce sein ». De son côté, Gaston publie sa réponse dans Marianne : « Permettez-moi de vous dire combien je suis surpris par votre lettre. Depuis la parution de La Jument verte, que j’ai fait soigneusement lire autour de moi, ma vieille grand-mère, contre tout espoir, vient de mettre au monde deux jumelles, et ma petite nièce, quoique âgée seulement de cinq ans et demi, vient de mettre bas deux charmantes souris blanches. » Ce qui lui vaut d’être en retour traité de « cochon ». Tant pis. La Jument verte s’en porte d’autant mieux. Aucun procureur de la Seine n’a voulu signer un ordre d’interdiction. Emmanuel Berl en félicite Aymé. Soixante-seize mille exemplaires sont vendus en 1933-1934, de quoi libérer l’écrivain de ses soucis matériels et l’encourager à demeurer, vaille que vaille, un maître de l’inconfort intellectuel – une conscience irrévérencieuse de son temps. Il quitte le 9 de la rue du Square-Carpeaux pour s’installer à Montmartre, au 9 ter, rue Paul-Féval, derrière le Lapin-Agile. Il commence à cette époque à nouer des contacts dans le milieu du cinéma. La Jument verte sera adaptée en 1959 par Claude Autant-Lara, avec Bourvil et Sandra Milo.

Amaury Nauroy

Bibliographie indicative

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