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L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel

Paul Claudel confie en 1912 L’Annonce faite à Marie aux Éditions de la NRF dont L’Otage a inauguré le catalogue l’année précédente. Troisième version de La Jeune Fille Violaine (la pièce sera encore remaniée à deux reprises par la suite), mise en scène dès l’année de sa parution à la NRF par Lugné-Poe au Théâtre de l'Œuvre, L’Annonce faite à Marie connaît un succès éclatant et devient pour l’auteur « l’œuvre capitale de sa vie ».

Paul Claudel, La Jeune fille Violaine, première version de 1892, Gallimard, 1950. Archives Éditions Gallimard

 

La Jeune fille Violaine, version
de 1892, Gallimard, 1950.

L’inspiration de ce drame, que Claudel a retravaillé pendant plus d’un demi-siècle, remonte au temps où il vivait dans sa campagne natale, en Tardenois. L’intrigue, il dit l’avoir puisée dans ce pays « de Haut-de-Hurle-vent » ; dans les histoires de famille qu’on lui racontait ; dans le rapport de ses deux sœurs… Ce qui est difficile à vérifier. On peut juste affirmer qu’à vingt-quatre ans, en 1892, il rédige une version « purement villageoise » du texte sous le titre La Jeune fille Violaine. À ce moment, il travaille à Paris au ministère des Affaires étrangères. De façon confidentielle, sans nom d’auteur, il a déjà publié une pièce au souffle rimbaldien, Tête d’or, à la Librairie de l’Art indépendant ; La Ville est en instance de publication dans les mêmes conditions. Il n’est donc lu que par des amis proches, des condisciples de lycée : Daudet, Rolland, ou le providentiel André Suarès qui lui a fait connaître Gide et d’autres « mardistes », comme on nomme ceux qui fréquentent l’appartement de Mallarmé au 89 de la rue de Rome.
Aussitôt nommé, en octobre 1898, consul à Fou-Tchéou, en Chine, il reprend son drame pour mettre au point une deuxième version, qu’il publie en 1901 au Mercure de France dans un volume intitulé L’Arbre qui réunit tout son théâtre. Un sommeil de presque dix ans tombe ensuite sur la pièce. En février 1909, désormais reconnu pour ses poèmes (Connaissance de l’Est, en particulier), Claudel reçoit une lettre de Gide qui lui présente la requête de deux acteurs du Théâtre d’art, lesquels tiennent absolument à jouer La Jeune fille Violaine. Il s’y oppose. Il argue qu’il lui faut d’abord la rendre plus scénique en accentuant ses aspects solennels. Il transforme l’ancien drame paysan en « mystère », rajoute, entre les pages, un miracle : la résurrection par Violaine de l’enfant de sa sœur Mara. Puis, en 1910-1911 à Prague, au couvent d’Emmaüs, il a soudain l’idée que son drame prendrait sa forme définitive à une époque qui ne serait pas celle de nos jours, mais plutôt celle d’un moyen-âge de convention, baigné de cette liturgie qu’il redécouvre alors avec fascination. Après quelques remaniements, il rebaptise sa pièce : L’Annonce faite à Marie.

La NRF, décembre 1911. Archives Éditions Gallimard

Paul Claudel, L'Annonce faite à Marie, Gallimard, 1912. Archives Éditions Gallimard

Au sommaire de La NRF, décembre 1911
(Prologue) et édition en volume en 1912.

Il en remet les feuillets à André Gide, à qui il sait gré d’avoir choisi L’Otage comme premier titre des Éditions de la NRF en juin 1911.
L’Annonce paraît d’abord en cinq livraisons dans la revue, de décembre 1911 à avril 1912. Le 7 janvier, après en avoir colligé avec Rivière le premier acte, Gide est extraordinairement ému par une scène (le départ du père en Palestine) ; les larmes lui montent aux yeux : « Il faut, écrit-il, qu’on porte cela au théâtre… et bientôt. » L’Annonce est d’ailleurs la première pièce de Claudel à être représentée, avant Le Partage de midi (dont la première version date de 1905), avant L’Otage… À la fin de décembre, Lugné-Poe s’en empare au mythique Théâtre de l’Œuvre, où furent donnés les grands drames symbolistes dont L’Annonce est d’évidence le fruit. C’est un gros succès. Émues par la respiration du verset claudélien, plusieurs troupes portent la pièce dans le monde entier.
Entre-temps, les relations de Claudel avec la maison Gallimard se sont tendues. En février 1929, fâché non seulement avec Gide, mais jaloux également de l’accueil réservé à Proust dont il condamne la pédérastie, Paul Claudel se plaint à Gaston qu’on n’ait jamais signalé sous forme de notes de lecture ses livres les plus importants, dont L’Annonce, dans La NRF. En réponse de quoi, une fois de plus, Gaston le rassure.

Réimpression sous cartonnage éditeur de L'Annonce faite à Marie de Paul Claudel, 1913. Archives Éditions Gallimard

 

L'Annonce faite à Marie,
édition cartonnée de 1913.

Claudel ne retouche plus son drame jusqu’en 1937, date à laquelle il est accepté au répertoire de la Comédie-Française, sans être de suite monté. Sur les conseils d’un homme de métier qui a du mal avec l’acte IV, le poète entreprend l’année suivante de le remanier. Cette énième retouche l’invite à republier en 1940 la pièce chez Gallimard. Pour sa représentation le 12 mars 1948 au Théâtre Hébertot, il en donne un texte allégé, qu’il appelle cette fois « version définitive pour la scène ». Il le fait paraître la même année rue Sébastien-Bottin. Le 17 février 1955, L’Annonce est enfin montée au Palais-Royal ; Claudel meurt six jours plus tard. Certains lecteurs fervents, comme Jean Royère dès 1926, et Henri Mondor en 1960, ont recherché les versions les plus anciennes de L’Annonce pour les publier.
Longtemps la plus jouée, et la plus connue des œuvres théâtrales de Claudel, L’Annonce faite à Marie aura paradoxalement contribué à la gloire de l’auteur auprès du grand public et à nuancer son image-obstacle d’écrivain dogmatique et intransigeant. Elle a su séduire les plus grands metteurs en scène et jusqu’aux dramaturges actuels, de Copeau, Baty ou Jouvet, à Philippe Adrien, ou encore Alain Cuny, qui a réalisé en 1991 un beau film à partir de ce drame de la terre natale et de la « possession d’une âme par le Surnaturel ».

Amaury Nauroy

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Bibliographie indicative
 
 

« Cahiers Paul Claudel » : 13 cahiers (1959-1990). Édités avec le concours de la Société Paul Claudel. Les cahiers 1 et 3 ont été repris dans « Les Cahiers de la NRF ». Depuis 1995 (n° 14), les « Cahiers Paul Claudel » sont une série des « Cahiers de la NRF ».

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