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Éloges de Saint-John Perse

Éloges, recueil de poèmes d'Alexis Leger, est le quatrième ouvrage des Éditions de la NRF. Il témoigne du sentiment de culpabilité d’André Gide à l’égard du jeune poète, futur Saint-John Perse : la publication de ses premiers poèmes dans la livraison de juin 1919 de La NRF a été ternie par un grand nombre de coquilles grossières dénaturant le texte, dues à la négligence du secrétaire de la revue.

« À La Nouv[elle] R[evue] française, j’ai déjà ce manuscrit que Ruyters devait présenter, mais dont je n’ai aucune nouvelle. […] Si vous disposiez, vous, d’un moyen, que voulez-vous ? Il faudrait y recourir pour moi, qui ne puis rien », explique Alexis Leger à Gabriel Frizeau, en mars 1909 ; et, dans le même moment, il sollicite auprès de Gide l’entremise de Francis Jammes, qu’en 1902 il a rencontré à Pau et avec qui il a partagé souvent la nostalgie de leurs origines guadeloupéennes. Mais c’est Frizeau, proche du cercle de la toute récente NRF, qui obtient de Gide la parution, au mois d’août, de ses poèmes dans le septième numéro de la revue.

La NRF n° 7, août 1909. Archives Éditions Gallimard

Au sommaire de La NRF d’août
1909 : « Images à Crusoé » de
Saintleger Leger.

Leger n’a que vingt-deux ans. Il a écrit ces « Images à Crusoé » à dix-sept ou dix-neuf, y transposant les souvenirs de son enfance tropicale et paradisiaque passée sur les plantations familiales et dans l’îlot Saint-Leger-les-Feuilles que possédait son père au large de Pointe-à-Pitre. On y sent encore l’influence de l’école symboliste, aussi de Jammes et de Claudel, mais Leger possède déjà sa vision et une précision verbale épatantes dès lors qu’il veut nommer les richesses flamboyantes de l’île ; les mouvements spectaculaires de sa poésie la plus adulte, composés comme une « fête musicale », sont présents : l’exclamation, l’amplification, la célébration.
Cependant, le jeune Alexis traverse une telle crise intérieure qu’il ne sait pas s’il veut vraiment s’engager en poésie. Le 13 septembre, il affirme au contraire à Rivière, qui travaille à La NRF, qu’« il n’y a rien à attendre de [lui] littérairement ». La vie le requiert davantage ; c’est face à elle qu’il souhaite répondre à ses questions intimes ; et donc, il voudrait porter d’abord le souci d’une carrière qui puisse subvenir aux besoins de ses sœurs, et de sa mère, qu’il voit insupportablement vieillir, « sans qu’[il] sache lui rendre un peu du confort dont la mort de [s]on père l’a privée ». En avril 1910, il n’en donne pas moins à La NRF trois poèmes à la syntaxe difficile. Gide l’avertit qu’ils vont « effaroucher des lecteurs et valoir [à la revue] quelques désabonnements, mais qu’il est bon de temps à autre de secouer des abonnés pour en faire tomber… » Anna de Noailles les remarque et parle à ses amis des « gambades papoues de Saint-Leger Leger ».
Un an plus tard, le jeune homme fait retirer en dernière minute d’un numéro de La NRF des « Pages sur les oiseaux », parce qu’il ne les aime plus ; puis, en avril, perdu dans la préparation d’un examen de Droit, il propose à Gide de publier les dix-huit textes qu’il lui a donnés en janvier sous un pli dénommé Éloges, car ce titre « est si beau qu’[il] n’en voudrai[t] jamais d’autre, s’[il] publiai[t] un volume ».  Or, en juin, en recevant la livraison de la revue où doivent paraître ses poèmes, Alexis Leger découvre que ces derniers ont été « massacrés ». Gide, étant seul possesseur de son manuscrit, en a fait prendre copie par un secrétaire d’infortune, qui a mal déchiffré sa graphie. Quand il s’en est rendu compte, c’était trop tard hélas ! et d’effroyables coquilles « déshonorent » dans la revue le texte d’Éloges. « Que je ne rencontre plus jamais dans ma vie le souvenir de la ‘‘N’’.‘‘R’’.‘‘F’’ », lui écrit aussitôt Leger.

Alexis Leger [Saint-John Perse], Éloges, Éditions de la NRF, 1911. Archives Éditions Gallimard

Saintleger Leger, Éloges, Éditions de
la NRF, juin 1911. Édition originale.

Se sentant responsable de ce pataquès, Gide se propose alors de le réparer en prenant à sa charge les frais d’une impression d’Éloges en volume. Il répond en cela implicitement à un souhait qu’avait émis Leger lui-même dès février 1910. Ainsi la plaquette (où ne figurent pas les « Images à Crusoé ») est tirée à part sous couverture muette, avec le nom Saintleger Leger inscrit à la feuille de titre intérieure. Le 20 décembre, Valery Larbaud rédige un article dithyrambique dans La Phalange, comparant l’écoute de ces vers à celle d’« Homère ou Virgile, et Whitman et Hugo dans leurs bons moments ». Ce qui, plutôt que d’entraîner une admiration unanime, déclenche des réactions hostiles à Leger dans la presse parisienne, qui soupçonne Larbaud de l’avoir inventé, comme il a inventé naguère « le Riche Amateur ». En outre, les vers cités, là encore dans une typographie fautive, laissent perplexes beaucoup de contemporains, comme en témoigne cette repartie spontanée de Céleste Albaret à Proust quand il lui en lit quelques extraits : « Monsieur, ce ne sont pas des vers ; ce sont des devinettes. »
Alexis tire de ces critiques infiniment plus de tristesse que les lettres élogieuses de Claudel ne lui avaient donné de joie — « une tristesse démesurée » qui l’encourage à ne plus rien publier. Sur le conseil de Claudel, il entame une carrière diplomatique qui le mène bientôt en Asie. Pendant son absence, Éloges connait en France une fortune prodigieuse : Guillaume Apollinaire le cite dans sa « Conférence sur l’esprit moderne des poètes » ; un compositeur du « Groupe des Six », Louis Durey, fait entendre à Paris une mise en musique d’« Images à Crusoë » ; Darius Milhaud fait de même avec un autre poème ; Breton fait de Leger un « surréaliste à distance ». En 1924, Alexis publie Anabase chez Gallimard. L’année suivante, il redonne une édition révisée et plus complète d’Éloges, cette fois sous la signature St-J. Perse.

Saint-John Perse, Éloges suivi de La Gloire des Rois, Anabase et d'Exil, « Poésie/Gallimard », 1967.

Éloges, Anabase et Exil 
en « Poésie/Gallimard »,
1967.

Puis, entre 1925 et 1948, ayant derechef un mouvement de détachement envers Éloges, il en interdit toute réédition, alors qu’il publie chez Gallimard Exil (1942), et Vents (1946). En 1948, il donne néanmoins une nouvelle édition d’Éloges, l’augmentant d’un poème. Les écrivains antillais, Chamoiseau, Confiant, et Glissant, ont légitimement revendiqué dans leurs livres respectifs la tradition créole du premier recueil d’Alexis Leger ; tandis que, du côté de la métropole, parmi les œuvres qui ont voulu s’élever au ton souverain de Saint-John Perse, il faut distinguer l’entreprise de Pierre Oster, qui s’est efforcé partout dans ses vers, dans sa critique et dans sa vie personnelle, à pratiquer l’éloge, c’est-à-dire, selon une mystérieuse formule chère à Alexis Leger, à « parler dans l’estime ».

Amaury Nauroy

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Bibliographie indicative

 
 

  • Saint-John Perse, Éloges, Gallimard, 1911. Repris en « Poésie/Gallimard » en 1967.
  • Saint-John Perse, Œuvres complètes, Gallimard, 1972 (« Bibliothèque de la Pléiade »).

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