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Les lettres argentines à la NRF

Les affinités littéraires franco-argentines s'exprimèrent dès l'entre-deux guerres à la NRF. La grande proximité de Victoria Ocampo — fondatrice de la revue argentine Sur et des éditions du même nom —, avec des auteurs français comme Pierre Drieu la Rochelle, Jules Supervielle, Henri Michaux et Roger Caillois y est pour beaucoup, de même que l’intercession de lecteurs comme Valery Larbaud, Hector Bianciotti, Ugné Karvelis ou Juan Goytisolo... De sorte que, éditeur français de Ricardo Güiraldes, Jorge Luis Borges et Julio Cortázar, Gallimard sera l’un des relais privilégiés de l’audience universelle de la littérature argentine.

Ricardo Güiraldès, Don Segundo Sombra, Gallimard, 1932

Ricardo Güiraldès, Don Segundo
Sombra, 1932.

Figure d’une nouvelle bohème littéraire cosmopolite et voyageuse, Valery Larbaud est le premier auteur à attirer l’attention des lecteurs de La NRF sur les littératures hispano-américaines et notamment sur le groupe de Proa. Il y présente en juillet 1920 les œuvres de son grand ami, le romancier et poète argentin Ricardo Güiraldes, « élevé à l'école de Rimbaud, et sorti de cette nouvelle Alexandrie que fut le Paris de 1870-1900 ». Don Segundo Sombra est publié par la Librairie Gallimard à titre posthume en 1932. De l'œuvre et de son auteur, Denis Saurat écrira dans la revue en mai 1934 : « On ne peut qu’être frappé de la ressemblance entre l’état d’esprit de Güiraldes et celui de Chamson, de Malraux, et même, un peu plus loin pourtant, celui de Giono ou de Montherlant. Don Segundo Sombra vient s’enchâsser admirablement dans notre littérature récente [...]. Il nous paraît une épopée de la responsabilité personnelle, à un moment où c’est justement le problème qui nous préoccupe le plus. »

André Malraux, La Condición humana, Buenos Aires, Sur, 1936

André Malraux, La Condición
humana, Buenos Aires, Sur,
1936.

En 1932, le poète Jules Supervielle, originaire d’Uruguay, signale dans La NRF la création de Sur, où s’entrecroisent déjà les œuvres françaises et argentines. Victoria Ocampo y accueille ses amis Pierre Drieu la Rochelle et Henri Michaux — lequel fait publier en 1939 le premier texte de Jorge Luis Borges en France dans la revue Mesures. Les Éditions Sur publient de leur côté La Condition humaine d’André Malraux et de Retour de l’URSS d’André Gide.
L’éditrice argentine entretient également des relations amicales avec Paul Valéry rencontré à Paris à l’occasion d’un déjeuner avec Ortega y Gasset et Drieu la Rochelle en février 1929. Il lui fera part de son désarroi le 2 septembre 1939, jour de la déclaration de la guerre : « L’Europe veut périr. Vous recueillerez les restes d’une civilisation qui cède aux barbares et à un fou... Quoi qu’il arrive, je vous prie de faire en Argentine tout ce que vous pourrez pour notre cause, qui est la vôtre, qui est celle de l’esprit libre et des créations désintéressées. »

Lettres française n° 10, octobre 1943. Archives Éditions Gallimard.

Lettres françaises,
octobre 1943.

Victoria Ocampo répondra à cet appel, présidant notamment le Comité de Solidarité avec les écrivains français. « Nous autres, Américains des deux Amériques, nous ne pouvons hésiter sur le choix du vainqueur sans abjuration totale. [...] Quelles que soient les imperfections ou les erreurs d'une Angleterre, d'une France, leur cause est aujourd'hui plus que jamais la nôtre », écrit-elle dans un article de Sur repris dans La NRF de février 1940.
Sa liaison avec Roger Caillois ouvre pendant la guerre une nouvelle époque de la fraternité littéraire franco-argentine. Venu à Buenos Aires en 1939, le jeune critique de La NRF y fonde et anime les Lettres françaises, cahiers trimestriels de littérature française de Sur accueillant des écrivains de la France libre. Il rencontrera, par l'intermédiaire de son amie, les écrivains sud-américains majeurs.

De retour à Paris en 1945, Roger Caillois convainc aussitôt Gaston Gallimard de créer une collection de littérature sud-américaine. « Je vais sans doute diriger à la NRF une collection d’auteurs sud-américains (je m’étais promis de faire cela pour l’Argentine). [...] Je voudrais comme numéro 1 de la collection les Ficciónes de Borges », écrit-il à Victoria Ocampo en octobre 1945. C’est ainsi que Fictions paraît dans « La Croix du Sud » en 1951.

Pière d'insérer de Fictions de Jorges Luis Borges, janvier 1952. Archives Éditions Gallimard

Prière d'insérer de Fictions de Jorge Luis Borges, janvier 1952.

 

Roger Caillois. Photo Photo André Bonin © Éditions Gallimard

Roger Caillois.

Borges confiera l’ensemble de ses œuvres à Gallimard jusqu’à sa consécration universelle. Quand on lui avait annoncé que Claude Gallimard envisageait d’accueillir ses œuvres dans la « Bibliothèque de la Pléiade », l’auteur de Labyrinthes et de L’Aleph avait demandé : « C’est mieux que le Nobel, non ? ».

Julio Cortázar, Les Armes secrètes, Gallimard, 1963 (« La Croix du Sud »). Archives Éditions Gallimard

Julio Cortázar, Les Armes
secrètes, 1963.

Installé en France depuis 1951, Julio Cortázar rejoint Borges à la NRF en 1963 en publiant Les Armes secrètes. Avec ses récits fantastiques, il est l’un des représentants du « grand boom latino-américain » qui marque l’édition européenne des années 1960 à 1980. Très proche de Claude Gallimard, il joue un rôle important d'intercesseur pour des auteurs argentins encore peu connus en France : « Si je me permets de vous envoyer ces lignes, c’est poussé par un double sentiment de devoir : et vis-à-vis d’un écrivain que je tiens en très haute estime et vis-à-vis de vous, mon éditeur, et de votre maison pour laquelle j’ai autant d’admiration que d'estime », écrit-il à Claude Gallimard à propos de Néstor Sanchez le 30 novembre 1972.
Au sein des Éditions, Hector Bianciotti, Juan Goytisolo, Ugné Karvelis puis Gustavo Guerrero contribueront à enrichir le fonds argentin de Gallimard, avec Eduardo Mallea, Ernesto Sabato, Manuel Puig ou, plus récemment, Silvia Baron Supervielle, Juan Gelman et Ricardo Piglia...

Deux expositions présentées en 2011 en Argentine, dans le cadre du Centenaire des Éditions Gallimard, témoignèrent de cette riche aventure franco-argentine grâce à de nombreux documents d'archives issus des fonds de la NRF et de la Villa Ocampo, saluant ainsi ces liens éditoriaux et littéraires trans-atlantiques entretenus depuis près d'un siècle.

« Gallimard, un siglo de edición y de amistades franco-argentinas ». Exposition à Buenos Aires, 2011. Archives Éditions Gallimard

 

« Literatura y otras pasiones : Victoria Ocampo y los escritores de Gallimard » à la Villa Ocampo, 2011. Archives Éditions Gallimard

« Gallimard, un siglo de edición y de amistades franco-argentinas », Casa de la Cultura del Fondo Nacional de las Artes de Buenos Aires, 2011.

 

« Literatura y otras pasiones : Victoria Ocampo y los escritores de Gallimard », Villa Ocampo, 2011.

Les auteurs argentins au catalogue des Éditions Gallimard

Sur le site

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Indications bibliographiques

Correspondances

En revue

  • « Argentine : entre populisme et militarisme », Les Temps Modernes n° 420, juillet-août 1981.
  • « Pour saluer Julio Cortázar (1914-1984) », La NRF n° 570, juin 2004.

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