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La NRF et la Grande Guerre

Les Éditions de la NRF ont un peu plus de trois ans d’existence et près d’une soixantaine d’ouvrages inscrits à son catalogue lorsque la guerre éclate le 2 août 1914. Le conflit faillit avoir raison de ce petit comptoir d’édition encore précaire et dépourvu d’assise financière solide. La NRF sortira cependant renforcée de cette douloureuse expérience, maintenant son catalogue et mettant en place après l’armistice les cadres qui en feront une Maison incontournable dans les années 1920 et 1930.

35 & 37, rue Madame, siège des Éditions de la NRF de 1912 à 1921. Photo Henri Manuel. Archives Éditions Gallimard

35 & 37, rue Madame, siège des Éditions
de la NRF en 1914.

Créées sous l’impulsion d’André Gide en 1911, les Éditions de la NRF occupent à la veille de la Grande Guerre une place marginale dans le paysage éditorial français. Adossées à La NRF — revue fondée en février 1909 —, elles ont pour vocation de publier, hors de toute préoccupation mercantile, les œuvres inscrites aux sommaires de la revue dans d’élégants volumes destinés aux bibliophiles. Tout comme Gide espère « de cette l’entreprise un extraordinaire assainissement de la littérature (et de la typographie) », le groupe de la NRF entend aussi rénover la scène dramatique et associe une scène aux Éditions en 1913, en créant le Théâtre et la troupe du Vieux-Colombier. La déclaration de guerre interrompt brutalement la parution de la revue, l’activité du comptoir d’édition et la deuxième saison du Vieux-Colombier.

Au catalogue : les parutions des années de guerre

Gaston Gallimard, gérant des Éditions de la NRF qu’il codirige avec deux des fondateurs de la revue éponyme, André Gide et Jean Schlumberger, reprend l’exploitation du fonds et rouvre un comptoir de vente dès le mois de novembre 1914. La guerre se prolongeant, on essaie tant bien que mal de relancer l’activité éditoriale proprement dite. Près d’un an s’écoule entre la sortie des presses d’Un coup de dès jamais n’abolira le hasard de Mallarmé, en juillet 1914, et La Belgique sanglante d’Émile Verhaeren en juin 1915. Les deux titres sont représentatifs du tournant opéré après l’ouverture des hostilités. Le premier, hommage au maître que se sont donné les fondateurs de la NRF, répond aux préoccupations esthétiques qui animent le groupe avant-guerre ; le second est l’œuvre d’un poète belge réfugié en Angleterre après l’invasion de son pays, qui y dénonce les crimes perpétrés par l’armée allemande.

Car il s’agit à présent de soutenir l’effort de guerre, seule justification à une reprise d’activité. « Il me semblerait presque odieux – à supposer que nous le puissions – écrivait Jean Schlumberger à André Gide dès le 31 juillet 1914 –, d’imprimer des sornettes sur la vieille Hélène et Mme de Guermantes, alors qu’il s’agit de la vie du pays. » Et pourtant… Contrairement à la majorité de ses confrères qui dédient des collections entières aux récits de combat, ou se consacrent exclusivement à une littérature de guerre, Gaston Gallimard établit un programme éditorial varié dépendant à la fois des circonstances et des fidélités d’avant-guerre, maintenant les grandes lignes de son catalogue en publiant entre 1915 et 1918 une quarantaine d’ouvrages, composés d’œuvres originales et de textes issus des prépublications de La NRF ou du fonds d’autres éditeurs.

1915-1916 : un catalogue tourné vers la guerre

Charles Péguy, Notre patrie, Gallimard, 1915. Archives Éditions Gallimard

Charles Péguy,
Notre patrie, 1915.

Les œuvres de guerre, ou marquées par elle, représentent plus de la moitié des ouvrages poétiques et près d’un quart des livres en prose publiés par la NRF. L’éditeur a l’embarras du choix : « Nous lisons des manuscrits inspirés par la guerre », écrit à Valery Larbaud, en avril 1916, le poète Léon-Paul Fargue, venu seconder l’ami Gaston Gallimard : « ce qu’il en arrive ! C’est incurable ! […] La NRF va publier des choses patriotiques, de Ghéon, de Porché, d’autres encore, les œuvres complètes de Péguy » dont le premier des quinze volumes paraît le 9 septembre 1916. Alors que la revue n’était pas parvenue à s’attacher l’indépendant directeur des Cahiers de la Quinzaine, Gaston Gallimard obtient les droits pour la publication posthume de son œuvre et la diffusion des Cahiers. C’est ainsi que, dès juin 1915, les Éditions de la NRF rééditent fort à propos Notre patrie de Charles Péguy, que sa mort le 5 septembre 1914 a hissé au rang de héros national. Les ouvrages patriotiques parus à l’enseigne de la NRF à cette époque sont toutefois rarement empreints de bellicisme et de nationalisme, lequel, note Gide, « a la haine large et l’esprit étroit ».
Ils portent en revanche très souvent un témoignage chrétien, avec des acceptions variées selon les auteurs : Claudel compose des poèmes tantôt républicains et patriotiques célébrant le sacrifice de la fille aînée de l’Église (Trois poèmes de guerre, 1915), tantôt strictement religieux (Autres poèmes durant la guerre, 1916). Henri Ghéon donne en 1916 avec Foi en la France un petit volume de poèmes martiaux témoignant de sa toute récente conversion au catholicisme, le 25 décembre 1915.

Miguel de Unamuno, Le Sentiment tragique de la vie, Gallimard, 1917. Archives Éditions Gallimard

Miguel de Unamuno, Le Sentiment
tragique de la vie, 1917

On publie également en 1917 une traduction du Sentiment tragique de la vie de Miguel de Unamuno, paru en Espagne en 1912 : « Si ce livre écrit dans la patrie de Don Quichotte peut servir à quelques compatriote de Pascal pour réveiller dans son âme l’âme éternelle, universelle et chrétienne de sa propre patrie, moi, son auteur, je me donnerai pour satisfait ce cette traduction entreprise par un Français, dans les tranchées ». Claudel refusa d’en écrire la préface, reprochant à l’auteur catholique son protestantisme et son modernisme.
D’autres textes sont publiés qui permettent de mettre la guerre en perspective, tel que le poème L’Ode à la France en 1916 écrit sous le coup de la défaite de 1870 par George Meredith, auteur admiré par le groupe de la NRF qui projetait avant-guerre d’éditer les œuvres complètes. Les Éditions composent ainsi leur catalogue entre opportunités et attachement à leurs valeurs sur lesquelles l’on se recentre à partir de 1917 et qu’on n’avait jamais, de fait, perdues de vue. Majoritaires en 1915 et 1916, les parutions faisant référence au conflit, parmi lesquelles les Contes du matin de Charles-Louis Philippe faisait figure d’exception, cèdent peu à peu la place à des œuvres purement littéraires dans les années 1917-1918 ; tandis que certains auteurs sont écartés, à l’instar de François Porché, dont Le Poème de la tranchée, dédié à Maurice Barrès et imprimé en août 1916, sera le dernier ouvrage inscrit au catalogue.

1917-1918 : retour à la littérature

Joseph Conrad, Typhon, Gallimard, 1918. Archives Éditions Gallimard

Joseph Conrad, Typhon, 1918.

Le premier livre à sortir des presses en 1917, témoin des goûts littéraires de la NRF s’il en est, est une luxueuse plaquette intitulée La Jeune Parque, où Paul Valéry renoue avec la poésie, et à l’édition de laquelle Gaston Gallimard et André Gide n’ont pas ménagé leurs efforts. Ce dernier travaille par ailleurs à la révision des traductions des œuvres de Joseph Conrad, pour lesquelles Gallimard avait obtenu une exclusivité en 1915. L’auteur britannique fera son entrée au catalogue en 1918 avec Typhon. Les œuvres de Charles Baudelaire, tombées dans le domaine public, paraitrons également en 1918 à la NRF. L’Allemand, recueillant les réflexions de captivité de Jacques Rivière, sera cette année-là l’unique ouvrage lié à la guerre publié par le comptoir d’édition.
C’est ainsi que le prix Goncourt échappera à la NRF pendant les années de guerre — les membres du jury distinguant alors plus volontiers les récits combattants tel que Le Feu d’Henri Barbusse en 1916 —, jusqu’à ce qu’au retour de la paix, en 1919, ils ne préfèrent aux Croix de bois de Dorgelès À l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust. Ce sera le premier Goncourt de la NRF, récompensant son attachement à la littérature pour elle-même et sa ténacité : car l’inscription au catalogue de La Recherche est devenue, depuis la parution en 1913 à compte d’auteur de Du côté de chez Swann chez Grasset, la grande affaire de la NRF. Marcel Proust avait initialement proposé son manuscrit à la maison d’édition, qui l’avait écarté suite aux réticences de Jean Schlumberger à l’égard de cet auteur « rive droite ».

André Gide, Jacques Rivière (secrétaire de La NRF auprès de Jacques Copeau) et Gaston Gallimard réalisèrent, mais un peu tard, qu’ils avaient laissé échapper le roman tant espéré par le groupe et théorisé par Jacques Rivière dans son article visionnaire sur « Le roman d’aventure » en 1913.

Maquette de couverture de Du côté de chez Swann de Marcel Proust, annotée par Gaston Gallimard, 1917. Archives Éditions Gallimard

Maquette de couverture de Du côté
de chez Swann, annotée par Gaston
Gallimard, 1917.

Il fallut alors vaincre les réticences de Marcel Proust, blessé par le premier refus d’une NRF dont il espérait tant la reconnaissance ; obtenir de Grasset la cession des droits de publication et des ouvrages en stocks afin de les remettre en vente sous recouvrure NRF ; et lancer à la fois la préparation et l’impression des Pastiches et mélanges et d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, ainsi que la réimpression de Du côté de chez Swann. Ce n’est pas une mince affaire si l’on considère qu’il a fallu en 1918 demander pas moins de trente devis pour trois volumes de 900 000 caractères chacun, dont un majoré de dix pour cent en raison de la mauvaise qualité du manuscrit ! En temps de guerre, le défit est d’envergure, les difficultés matérielles s’ajoutant à la densité des textes et aux corrections incessantes apportées par Marcel Proust. Mis en chantier en 1917, le second volet de la Recherche ne paraitra pas avant le 23 juin 1919 (mais, il est vrai, à la demande de l’auteur qui souhaitait que son nouveau livre parut après la guerre). D’autres livres tardent alors à sortir des presses : des nouveautés, annoncées pour l’automne 1915 (Enfantines de Valery Larbaud, Monstres choisis d’André Salmon), n’apparaitront sur les tables des libraires qu’en 1918.

Éditer en temps de guerre

Après une longue interruption, la production éditoriale, en expansion jusqu’en juillet 1914, reprend en juin 1915 et se maintient tant bien que mal. La mobilisation a dispersé les cadres de la revue et des Éditions comme une partie du personnel et des auteurs. Tandis qu’André Gide s’occupe du foyer Franco-belge de Paris, Jean  Schlumberger et Henri Ghéon sont sur le front, le premier en tant qu’artilleur à pied, le second comme aide-major dans l’artillerie. Jacques Rivière est sans doute le plus éprouvé du groupe. Rapidement fait prisonnier, il est interné en Allemagne trois années durant avant d’obtenir son transfert sanitaire en Suisse en juin 1917. Son beau-frère Alain-Fournier, dont il avait fait paraître Le Grand Meaulnes dans la revue, avait été tué dès septembre 1914.

Jacques Copeau sera quant à lui réformé, de même que Gaston Gallimard : ils parviendront à relancer rapidement les Éditions depuis le Limon où s’est installé Copeau, à défaut de pouvoir faire reparaître La NRF et rouvrir le Théâtre du Vieux-Colombier. À l’exception de Jacques Rivière dont on demeure longtemps sans nouvelles, les membres de la NRF parviennent à rester en contact, en témoignent les nombreuses correspondances aujourd’hui publiées. Peu présent à Paris, Gaston s’appuie sur Berthe Lemarié et l’administrateur commercial Jean-Gustave Tronche, ainsi que sur ses amis Léon-Paul Fargue et Maney Couvreux.

Publier malgré les contraintes

Des obstacles d’ordre matériel entravent la bonne marche de la Maison : les transports fonctionnent mal et le prix du papier, devenu rare, augmente, mais encore faut-il pouvoir l’imprimer. Or l’imprimerie Sainte-Catherine de Bruges, avec laquelle travaille la NRF depuis 1911, est très tôt occupée par les Allemands, l’invasion de la Belgique ayant contraint son directeur Édouard Verbeke à se réfugier à Paris.

Gaston Gallimard en 1916. Coll. part.

Gaston Gallimard en 1916.

Ainsi que l’écrit Gaston à Jean-Richard Bloch en mai 1917, « la guerre a anéanti toute l’organisation de ma maison, en ce sens qu’elle m’a privé de mon imprimerie où se trouvaient tous mes stocks de papiers, tous mes plombs, toutes mes empreintes. […] Je me suis donc trouvé sans imprimeur avec un capital immobilisé et peut-être perdu, ayant tout à refaire [...]. Mais je n’étais chez tous les imprimeurs avec lesquels je travaillais jusqu’à ce jour qu’un client récent et mes travaux passaient après ceux des clients d’avant-guerre. » L’éditeur aura recours à neuf ateliers d’imprimeries, parmi lesquels celui de Julien Crémieu à Suresnes, qui prendra en charge la majorité des ouvrages, et l’imprimerie Protat frères à Mâcon. Les relations sont avec cette dernière assez tendues : « J’ai les plus grandes difficultés avec notre imprimeur », écrit Gaston à Gide le 21 octobre 1916, « M. Protat est un homme excessivement dévôt, qui veut bien imprimer Péguy, Ghéon et Claudel, mais qui m’a fait des difficultés pour Hamp, Philippe, etc. Que dira-t-il en recevant le manuscrit de Proust (que je vais avoir bientôt) Sodome et Gomorrhe ? »

Pierre Drieu la Rochelle, Interrogation, Gallimard, 1917. Archives Éditions Gallimard

Pierre Drieu la Rochelle,
Interrogation, 1917.

Aux scrupules de l’imprimeur s’ajoute la menace de la censure, que l’on contourne au moyen de divers stratagèmes. Gaston fait ainsi imprimer clandestinement, à compte d’auteur, Interrogation de Pierre Drieu la Rochelle, jeune poète admiré par Fargue et blessé à Verdun. Bien qu’appelant à la remobilisation, le recueil avait été « retoqué » en raison de deux pièces jugées pas trop complaisantes à l’égard de l’ennemi. Europe, long poème de Jules Romains approché à l’été 1915, au caractère pacifiste malvenu, est quant à lui tiré à cent exemplaire dans une très discrète édition de luxe en souscription en décembre 1916. Ces grands papiers onéreux se vendent paradoxalement très bien pendant la guerre, et font parfois l’objet de tirages importants dès lors que la vigilance des censeurs n’est pas à craindre : Corona Benignitatis anni dei de Paul Claudel a été imprimé sur vergé en octobre 1915 à quatre mille quatre cents exemplaires, La Jeune Parque de Paul Valéry, tiré à six cents exemplaires, est également un succès de librairie et rapidement épuisé.

De la légitimité de publier

Au sein même de la NRF, des désaccords liés au contexte entravent divers projets éditoriaux. Gide et Schlumberger s’affrontent sur l’opportunité de sortir les Œuvres choisies de Walt Whitman, prêtes à être publiées dès 1914 et qui ne verront le jour qu’en 1918. Dans la certitude, les premiers temps, que la guerre serait de courte durée, et face aux enjeux nationaux tandis que le conflit s’enlise, certains auteurs répugnent à être édités. Roger Martin du Gard est sollicité en juillet 1917 par Gaston Gallimard, désireux de réimprimer Jean Barois et Le Testament du père Leleu. S’il accepte la réimpression du roman, l’auteur, alors mobilisé comme conducteur de camion à l’avant, s’oppose à l’idée même d’une reprise de la farce, ayant « bien autre chose en tête que cette pochade ». Même refus exprimé par Jean-Richard Bloch le 19 novembre 1914 : « Je mets cependant, à l’impression de …et Cie, une condition formelle, absolue : c’est que, sous aucun prétexte, le livre ne paraisse, ne soit distribué et mis en vente avant la conclusion de la paix […] La guerre ne souffre rien auprès d’elle, par-dessus tout rien d’individuel, de personnel ».

Jean Richard Bloch, … et Cie, Gallimard, 1918. Archives Éditions Gallimard

Jean Richard Bloch,
… et Cie, 1918.

Les mois passant, blessé à plusieurs reprises, Jean-Richard Bloch demande à son éditeur les épreuves pour relecture et corrections, pour assurer la survie de l'œuvre à défaut de celle de l'auteur. Cédant à la pression de Copeau, il laisse paraître le livre en mars 1918, qu’il dédie aux armées.
D’autres au contraire expriment leur impatience et font peu de cas des difficultés rencontrés par l’éditeur. L’essayiste Pierre Hamp est très exigeant, de même que Paul Claudel qui, en poste au Brésil, s’émeut de n’y voir aucun de ses livres : « Si vous m’aviez prévenu de votre impuissance, au besoin j’aurais pris une caisse de livres avec moi ! » Le sort s’acharnant, L’Annonce faite à Marie figure parmi les ouvrages bloqués chez l’imprimeur Protat, aux côtés de La Mère et l’enfant de Charles-Louis Philippe et de L’Offrande lyrique de Rabindranath Tagore…

La Maison née de guerre

L'expérience américaine

Waldo Frank, The Art of the Vieux Colombier. A Contribution of France to the Contempory Stage, Gallimard, 1918. Archives Éditions Gallimard

The Art of the Vieux Colombier,
publié à New York en octobre
1918, pour présenter la troupe
au public américain.

En novembre 1917, Gaston Gallimard embarque à bord du Chicago, un paquebot à destination des États-Unis où il part rejoindre la Troupe du Vieux-Colombier. Celle-ci y avait elle-même été précédée par son directeur Jacques Copeau, envoyé par le gouvernement français donner une série de conférences. Démobilisé, dans l’incapacité de rouvrir son théâtre, Copeau n’était pas resté inactif, en fondant en 1915 un embryon d’école dramatique. Il avait parallèlement poursuivi sa réflexion autour de la mise en scène, notamment au cours de ses échanges épistolaires avec Louis Jouvet ou à l’occasion d’une visite à Gordon Craig à Florence, dont il avait fait paraitre à la NRF De l’art du théâtre en 1916. La troupe du Vieux-Colombier, accueillie par le Garrick Theater à l’invitation du mécène Otto Kahn et soutenue par le Quai d’Orsay, entame ainsi la première des deux saisons destinées à promouvoir la culture française outre-Atlantique. Gaston Gallimard assure la gestion financière et matérielle de la tournée. Il fréquente les membres de la haute société francophone et observe avec attention les pratiques entrepreneuriales dont il pourrait faire bénéficier les Éditions, qu’il finance alors personnellement, de même que Jean Schlumberger car, malgré de bonnes ventes, elles restent déficitaires entre 1916 et 1918. Gaston revient définitivement à Paris le 1er mars 1919, décidé à monter « cette affaire d’éditions très commerciales », dans l’idée, comme il le dira bien des années plus tard, d’« être épicier pour être mécène », autrement dit : financer la littérature en diversifiant les publications.

Pour cela, Gaston souhaite dégager les Éditions de la revue et de la seule tutelle d’André Gide, lequel désapprouve ses choix éditoriaux et redoute sa mainmise sur la Maison (non sans raisons : l’édition posthume de César Caspéran, œuvre de Louis Codet tué en 1914, porte la mention « Éditions Gaston Gallimard », en lieu et place des « Éditions de la NRF »…). Les relations entre les deux hommes se sont tendues au fil des mois, achoppant, entre autres, sur la publication des Lettres du Lieutenant Dupouey. « Je n’ai pas désir de régenter et ne veux point donner prétexte à Gallimard de prendre ombrage. […] Mais, pour éviter qu’on ne me fasse responsable d’attitudes et d’actes que l’amitié seule me retient de désavouer, mieux vaudra […] renoncer à une solidarité compromettante et mensongère. Je crois avec Copeau qu’il est bon que Gallimard décide, et décide seul ; mais alors il devient nécessaire qu’il signe, et seul, ses décisions ; que la Librairie de la NRF devienne Librairie Gallimard », écrit-il dans son Journal dès le 9 octobre 1916. Après bien des tergiversations, il propose une redistribution des cartes en février 1919 : à Gaston Gallimard les Éditions, à Jacques Copeau le théâtre, la revue étant placée sous sa direction, avec l’aide de Rivière comme secrétaire (laisser les Éditons à Gaston ne signifie pas, tant s’en faut, se désengager d’une aventure dont il fut l’initiateur). C’est pourquoi l’auteur des Caves du Vatican, resté jusque là délibérément dans l’ombre, est désormais prêt à prendre en son nom propre la tête de La NRF. Cet arrangement est loin de satisfaire Gaston Gallimard qui pressent que l’influence gidienne débordera nécessairement sur les Éditions. Gide est soutenu dans sa démarche par Jean Schlumberger. Tout deux ne voient pas d’un bon œil le désir de Gaston de confier la direction de la revue à Rivière, le premier craignant sa proximité avec l’éditeur, le second en raison d’un différent d’ordre idéologique.

La démobilisation des esprits

Jean Schlumberger, Roger Martin du Gard, Jacques Rivière et André Gide à Pontigny en août 1922. Coll. part.

Le groupe de la NRF en 1922.

« La guerre est venue, la guerre a passé. […] Nous voulons refaire une revue désintéressée », annonce le 8 février 1918 Jacques Rivière au cours de l’une des huit conférences prononcées à Genève. Il a longuement réfléchi durant ses années de captivité à l’avenir de la revue et fait parvenir une note d’intention détaillée à l’attention du groupe afin d’en préparer la reparution. Il y défend l’idée de l’autonomie et de la neutralité morale de la littérature. C’est sur ce point précis que vont se cristalliser les tensions au sein de la NRF dont les tranchées ont ébranlé l’unité.

Loin de ses « Considérations » exprimées dans le premier numéro de La NRF en 1909, Jean Schlumberger, d’accord avec Henri Ghéon que la guerre a conduit à une conversion nationaliste et religieuse, s’oppose fermement à cette démobilisation des esprits. Il souhaite une revue sans roman ni poésie, donnant à lire des articles consacrés à guerre, à l’expansion économique et au redressement de la France, ainsi qu’aux seules littératures alliées. Ses préoccupations sont également commerciales : une revue de combat et d’opinion trouvera selon lui davantage son public qu’une revue littéraire, que les millions de morts ont privé des passerelles entre les jeunes générations d’avant et d’après-guerre. Soutenu par Jacques Copeau et le pacifiste Gaston Gallimard, Jacques Rivière entend bien, de son côté, conforter la position de la revue sur un terrain qui est le sien : la promotion de la création artistique par la prépublication d’œuvres littéraires et par la critique, ce qui n’exclut pas une ouverture aux questions politiques et extra-littéraires.

Vers la Librairie Gallimard

De retour à Paris au début de l’année 1919, les membres du groupe ont enfin l’occasion de s’expliquer de vive voix et s’entendent sur un compromis au mois de mars : Jacques Rivière prend la direction de la revue qui demeure vouée à la littérature tandis Jacques Copeau conserve le théâtre. La direction des Éditions et la gérance de la revue reviennent à Gaston Gallimard. Ce dernier et André Gide sont en effet parvenus, après un long entretien, à régler leurs différends avec l’aide de Jean Schlumberger et de Jacques Copeau. Gide prend conscience, face aux projets de Gaston Gallimard qui entend doter la Maison de moyens de productions en rachetant l’imprimerie de Verbeke et en l’équipant de deux monotypes américaines, de l’ampleur de la tâche, risquant de mettre en péril son œuvre littéraire s’il s’y impliquait de façon trop directe.

Autant laisser Gaston à la manœuvre : son dévouement personnel et son investissement financier pendant la guerre sont entrés dans la balance, de même, d’ailleurs, que la menace de Paul Claudel de ne plus donner une ligne à La NRF si le « grand corrupteur » en prenait la direction… La question administrative est définitivement réglée par la création, le 26 juillet 1919, d’une société anonyme : Gaston est nommé  administrateur délégué avec des pouvoirs très étendus. Il a convaincu son frère Raymond et son ami Maney Couvreux, qui prend la présidence du conseil d’administration, d’entrer au capital dont ils contrôlent désormais à eux trois la majorité, le reste étant réparti entre André Gide, Jean Schlumberger, Jacques Rivière et Gustave Tronche. La Librairie Gallimard est née.

 
 

Marcel Proust. À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, prix Goncourt 1919. Archives Éditions Gallimard

À l'ombre des jeunes filles en fleurs,
premier prix Goncourt de la NRF.

À la sortie de la guerre, Gaston Gallimard dispose désormais de toute la latitude nécessaire pour concrétiser ses projets, transformant le modeste comptoir expérimental dirigé par un collectif d’auteurs en une entreprise éditoriale s’appuyant sur une trésorerie consolidée. Après avoir racheté l’imprimerie Sainte-Catherine à Bruges, il ouvre d’une librairie boulevard Raspail, recrute du personnel, prépare l’installation des Éditions dans des locaux plus vastes et diversifie ses publications. Le prix Goncourt de 1919 est de bon augure, tandis que la revue, relancée le 1er juin 1919, renforce son assise sous l’égide de Jacques Rivière bientôt secondé par Jean Paulhan. Apte à gérer avec habileté les relations souvent complexes, parfois difficiles, avec des auteurs aux personnalités variées, à prendre en charge le suivi éditorial d’un livre et à se faire comprendre à la fois par les imprimeurs et les libraires, Gaston Gallimard, qui sait aussi s’entourer, a l’envergure d’un grand éditeur. Grâce à une politique éditoriale moins exclusive et plus rémunératrice, permettant de financer la création en pariant sur des auteurs alors méconnus (Michaux, Ponge, Aragon, Artaud…) et en laissant à leur œuvre le temps de s’imposer auprès des lecteurs, la Librairie Gallimard composera l’un des catalogues littéraires les plus importants du siècle.

Bibliographie

   

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