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La Nouvelle Revue française

« La NRF est une entreprise qui a besoin d’être de temps en temps recommencée » écrivait Jean Paulhan à Gaston Gallimard. Créée en 1909 et dirigée aujourd'hui par Michel Crépu, la revue qui a donné naissance aux Éditions Gallimard a été tout au long du siècle le théâtre des grands enjeux littéraires et esthétiques.

SOMMAIRE

1909-1914. La revue d'André Gide

1940-1945. Les années sombres

1919-1925. La direction Rivière

1953. Troisième reprise. La Nouvelle NRF

1925-1940. À la mesure de Jean Paulhan

Continuer le chemin

1909-1914.  La revue d'André Gide

Premier numéro de La NRF, novembre 1908. Archives Éditions Gallimard

Premier numéro de La NRF,
novembre 1908.

La naissance de La Nouvelle Revue française est marquée par un faux départ. En novembre 1908 paraît un premier numéro, fruit de la collaboration entre deux groupes de lettrés : celui d’André Gide, d’une part, déjà auteur de Paludes et des Nourritures terrestres, accompagné de cinq de ses proches (Marcel Drouin, Henri Ghéon, André Ruyters, Jean Schlumberger et Jacques Copeau) ; celui d’Eugène Montfort d’autre part, écrivain du mouvement « naturiste ». Tous sont des hommes de revues. L’alliance est pourtant un échec, faute de véritables affinités.
Un deuxième « premier » numéro paraît dès février 1909, avec La Porte étroite au sommaire et l’équipe de Gide seule aux commandes. C’est l’acte de naissance de la plus prestigieuse (et durable) revue littéraire française du siècle, dite La NRF. Quel en est l’esprit ? La NRF n’a jamais eu de manifeste. Elle se voit « sans prévention d’école ni de parti : un lieu d’asile, imprenable, ménagé pour le seul talent, le seul génie, s’il veut bien se montrer. » La littérature avant tout, où qu’elle soit, comme moyen privilégié de dire et approfondir l’expérience humaine : tel sera son seul propos, assorti d’une constante préoccupation critique.
Dirigée collégialement, La NRF trouve très vite sa place dans le foisonnement des revues de l’époque. Si elle est la revue de Gide et de Claudel, elle fait aussi le lien entre la génération sortant du symbolisme et de nouvelles voix en littérature, autour notamment de Larbaud, Romains, Giraudoux, Saint-John Perse, Alain-Fournier

1911. La création de la maison d'édition

Gide et Schlumberger confient en mai 1911 au jeune Gaston Gallimard, fils du directeur du Théâtre des Variétés, la gérance d’un « comptoir d’éditions » adossé à la revue. L’Otage de Paul Claudel, Isabelle d’André Gide et La Mère et l’enfant de Charles-Louis Philippe en sont les trois premiers volumes (bientôt suivis d'Éloges de Saint-John Perse). La maquette de couverture est déjà celle de la célèbre collection « Blanche », symbole des Éditions Gallimard. Les décisions éditoriales sont alors prises communément par les trois associés.
Gaston Gallimard se révèle être un éditeur de premier ordre ; il finance bientôt presque à lui seul l’entreprise et accroit ses activités. Le dialogue entre revue et maison d’édition s’avère fructueux ; les auteurs passent de l’une à l’autre, indifféremment. Le monogramme NRF, présent sur toutes les couvertures, témoigne de cette réciprocité. Le catalogue des Éditions s’enrichit ainsi d’œuvres majeures des auteurs de la revue (Gide, Claudel…), mais aussi de celles de Valéry, Martin du Gard, Drieu la Rochelle et, après quelque hésitation, de Proust… L’ouverture de compas s’élargit !
Après 1919, Gaston Gallimard prend seul le contrôle de la maison d’édition au sein d’une nouvelle société, la Libraire Gallimard. C’est le véritable début d’une grande aventure éditoriale, dépassant le seul cadre de la revue, qui fera de Gaston Gallimard l’éditeur des surréalistes comme de Morand, Jouhandeau, Cohen, Malraux, Saint-Exupéry ou Kessel… et plus tard de Camus, Sartre, Duras ou Beauvoir.

 

1919-1925.  La direction Rivière

Jacques Rivière. Coll. part.

Jacques Rivière, directeur de
La NRF de 1919 à 1925.

Jacques Rivière entre en contact dès 1909 avec le groupe de Gide. L’acuité critique, l’intelligence inquiète et l’élégance naturelle de ce jeune Bordelais en font très tôt un familier de La NRF, de même que son magnifique dialogue épistolaire avec Paul Claudel. Rivière collabore aussitôt à la revue et la fait bénéficier de ses relations avec la jeune génération (son beau-frère Alain-Fournier, Saint-John Perse, Romains, le peintre et critique André Lhote…). Il devient en 1912 le secrétaire de la revue alors dirigée par Copeau et s’y investit davantage à mesure que celui-ci s’engage dans l’aventure du Théâtre du Vieux-Colombier, succursale de la NRF. Dès 1912, alors que la maison d’édition a écarté hâtivement le manuscrit de Du côté de chez Swann, il prend conscience de l’importance de l’œuvre de Proust. S’engage alors un dialogue décisif entre les deux hommes, qui conduit à la publication de fragments de La Recherche dans La NRF et au retour de Proust aux Éditions.

Antonin Artaud. Correspondance avec Jacques Rivière, Gallimard, 1927 (« Une Œuvre, un portrait »). Archives Éditions Gallimard

Antonin Artaud, Correspondance
avec Jacques Rivière, 1927.

Prisonnier de guerre jusqu’en 1918, Rivière prend la direction de la revue à sa reprise en juin 1919, malgré de vives oppositions. Il la conforte dès lors dans sa vocation littéraire ; le temps de la guerre a passé, place aux créateurs. Son apport critique y sera décisif. Il accompagne le renouveau de la prose française autour de la notion de « roman psychologique d’aventures », souligne l’importance de l’intelligence en art et suggère une filiation entre la tradition symboliste et l’avant-garde dadaïste. Mais son autorité et son intransigeance esthétique seront contestées par les siens – par Gide en particulier ; et il devra affronter les mouvements littéraires proches de la droite réactionnaire, qui fustigent l’esprit même et la moralité de La NRF gidienne…

1925-1940. À la mesure de Jean Paulhan

Jean Paulhan, Germaine Pascal et Benjamin Crémieux dans le bureau de La NRF, 1931. Photo Henri Manuel. Archives Éditions Gallimard

Jean Paulhan et Benjamin Crémieux dans
le bureau de La NRF en 1931.

Jean Paulhan entre au secrétariat de La NRF durant l’été 1920. Auteur proche des futurs surréalistes et familier des jeunes revues, esprit d’une rare finesse, il est l’homme providentiel pour épauler Rivière. Il s’efforce d’ouvrir La NRF aux recherches formelles d’une génération s’en prenant avec fracas aux fins et moyens traditionnels de la littérature. Avec lui, Aragon, Breton, Éluard entrent dans le jeu, avec leurs images oniriques et leur lyrisme flamboyant. Rivière accueille sans acquiescer. À la mort de celui-ci en 1925, Paulhan assume la rédaction en chef de la revue, Gaston Gallimard se réservant le titre de directeur. Sa préoccupation est de maintenir l’équilibre entre les générations et les tendances. Cette diversité est salutaire ; elle est le mouvement même de la littérature, partagée entre une pratique inquiète et hermétique de la langue et un usage plus apaisé de celle-ci, marquant une alliance entre les mots, les choses, les idées et les sentiments.

Attentif aux jeunes écoles et ouvert aux voix les plus marginales (Artaud, Audiberti, Daumal, Michaux, Ponge…), sensible à la mutation de l’art romanesque (Giono, Malraux et Sartre ; Faulkner, Joyce et Kafka…), cherchant la littérature là où l’on n’a guère coutume de la débusquer, le ton Paulhan suit d’assez près celui de Gide.

« Ne jetez pas... » Projet de prospectus, ms. aut. de Jean Paulhan. Archives Éditions Gallimard

Projet de prospectus de la main
de Jean Paulhan.

Entouré d’une équipe de grande qualité (Arland, Caillois, Cingria, Crémieux, Fernandez, Groethuysen, Petitjean, Prévost, Thibaudet…), Paulhan est le centre de cette « rose des vents » qu’est devenue La NRF au fil des ans, désormais dotée de 20 000 abonnés. Il lui reviendra d’en maintenir le cap face à la montée des périls et la radicalisation des options politiques. Il y aura l’épisode communiste de Gide, l’évolution fasciste de Drieu la Rochelle et de Fernandez, l’engagement pacifiste d’Alain et de Giono auquel s’opposera violemment un Benda… Paulhan est un démocrate ; sans mettre en doute sa foi dans la littérature, il orientera La NRF contre les totalitarismes, leurs violences et leurs orthodoxies.

 

1940-1945. Les années sombres

La NRF n° 322, décembre 1940. Archives Éditions Gallimard

La NRF sous la direction de
Drieu la Rochelle, décembre
1940.

La revue et la maison d’édition tiennent depuis les années 1920 une place centrale dans le paysage éditorial français. De sorte qu’en 1940, la NRF est, pour les Allemands, une menace. « Il y a trois puissances en France : la banque, le parti communiste, la NRF. Commençons par la NRF », aurait dit Otto Abetz, ambassadeur de l’Allemagne en France occupée. Drieu la Rochelle, collaborationniste, est un candidat volontaire à la reprise de la revue, dont la publication s’est interrompue en juin 1940 sur un appel de Paulhan à la résistance clandestine. Gaston Gallimard, d’abord replié en province, craint que sa maison ne lui soit confisquée. Il choisit de sacrifier la revue en la laissant aux mains de Drieu la Rochelle. En contrepartie, il obtient de conserver le contrôle de ses Éditions, qui publieront sous l'Occupation Aragon, Camus, Saint-Exupéry, Sartre

Avec Paulhan, il cherchera à maîtriser Drieu, afin que la revue maintienne sa tenue littéraire. Il faut jouer serré, être plus malins que ceux dont on subit le joug, convaincre certains auteurs de continuer à y publier (Gide pour un temps, Alain, Audiberti, Henri Thomas, Guillevic…). Mais La NRF de Drieu s’affaiblit de mois en mois et n’hésite pas à manifester son progermanisme. Exsangue, elle cesse de paraître en juin 1943.

Pierre Drieu la Rochelle corrigeant les épreuves de La NRF, vers 1941. Archives Éditions Gallimard

Drieu la Rochelle corrigeant
les épreuves de La NRF 
vers 1941.

La NRF est interdite de reparution à la Libération pour collaborationnisme. La maison d’édition, elle, peut continuer ses activités, reconnue innocente. Paulhan, résistant exemplaire, resté au service de Gallimard durant toute la guerre, aura beaucoup agi pour cela, affirmant devant les « tribunaux » de l’épuration qu’il n’y eut jamais de rapports entre la revue et la maison d’édition entre 1940 et 1943. Un « juste mensonge », pour qu’un jour La NRF puisse reparaître et l’aventure éditoriale se prolonger.

1953. Troisième reprise : La Nouvelle NRF

La Nouvelle NRF, janvier 1953. Archives Éditions Gallimard

La Nouvelle NRF, n° 1,
janvier 1953.

Après deux livraisons « dérogatoires » en 1951 et 1952 (numéros d’hommage à Gide et Alain, disparus) et quelque métamorphose transitoire (Les Cahiers de la Pléiade), la revue reparaît en janvier 1953 sous le titre de Nouvelle NRF.
C’est un événement attendu et un grand succès, malgré l’offensive de Mauriac dans La Table ronde. Les premiers numéros dépassent les 35 000 exemplaires vendus. Jean Paulhan et Marcel Arland assurent désormais la codirection de la revue, assistés de la subtile et secrète Dominique Aury. En ouvrant son premier numéro avec Saint-John Perse et Malraux, La NRF marque une continuité. Elle renonce aussi à toute exclusion : il n’y aura pas de liste noire à La NRF, qui accueillera également les réprouvés talentueux, tels Jouhandeau, Chardonne ou Céline. Rien n’est opposable à la littérature… Mais peut-on encore l’affirmer quand, dans la même maison, on publie Les Temps modernes de Sartre, qui n’hésite pas, lui, à exclure, au nom d’une pratique littéraire qui engage l’écrivain sur le terrain social et politique. « Vive la littérature dégagée ! », répondra Paulhan, ironique et provocateur, mais qui se sait bien marginalisé.

Georges Lambrichs, Jean Paulhan, Dominique Aury et Marcel Arland vers 1965. Coll. part.

Georges Lambrichs, Jean Paulhan, Dominique Aury
et Marcel Arland vers 1965.

La NRF est encore bien présente et on lui prête attention. Elle accueille des voix majeures, comme celle de Blanchot pour la critique, Jaccottet et Grosjean pour la poésie… La revue d’André Dhôtel et d’Henri Thomas ouvre aussi ses portes aux représentants du Nouveau Roman (Butor, Robbe-Grillet, Sarraute), qui peuvent mettre à mal son héritage analytique, moraliste, introspectif et humaniste. Mais la revue se gardera de toute dérive théoricienne, portant un regard amusé sur ceux qui chercheront à faire de la littérature un terrain d’abstraction et d’expérimentation sans résonance avec le monde. Elle continuera à se reconnaître dans la grâce poétique d’un Supervielle, d’un Follain ou d’un Fombeure

Continuer le chemin

Fin des années 1960. Paulhan n’est plus, Marcel Arland assure seul la direction de la revue, avec Dominique Aury et le poète Jean Grosjean à ses côtés. Alors que la maison d’édition est en pleine croissance, l’audience de La NRF s’est raréfiée. Le temps des grandes revues littéraires semble passé.

« Vie ou survie de la littérature », numéro spécial de La NRF, octobre 1970

« Vie ou survie de la
littérature », La NRF,
octobre 1970

Une nouvelle génération, notamment réunie autour de Tel Quel, prophétise la fin de la littérature, la dissolution des genres, la mort de l’auteur. Avec les formalistes russes, la critique cherche les structures cachées des textes, non leur inflexion propre, leur singularité. On voit dans la littérature un mythe bourgeois, auquel doit succéder l’ère de l’écriture, révolutionnaire et transgressive. La propriété et la sincérité du langage, de même que sa capacité à dire le monde et à y participer, sont mises en doute. La littérature ne pourrait faire référence qu’à elle-même, dans un jeu de miroir infini et vain…
Il n’est rien de plus étranger à l’esprit de La NRF. Avec Arland et certains amis de Paulhan (Roger Judrin, Pierre Oster…), la revue ne cesse de réaffirmer sa confiance dans la littérature, le récit, la poésie… On rend hommage aux anciens, on maintient l’exercice critique à l’égard des contemporains. On publie aussi de nouvelles voix, comme Handke ou Tournier. Georges Lambrichs, directeur de la collection « Le Chemin» chez Gallimard, introduit de nouveaux auteurs dans la revue, comme J.M.G. Le Clézio et le poète Jacques Réda, ou encore les critiques Henri Meschonnic et Jean Starobinski.

L'équipe du « Chemin », milieu des années 1960, au café l'Espérance. Archives Éditions Gallimard

L'équipe du « Chemin » autour de Georges Lambrichs,
années 1960.

Il ne s’agit plus de défendre une position, mais bien de dépasser la prétendue mort annoncée de la littérature, pour promouvoir une poésie, une prose, une critique qui soient une forme redoublée de la vie. Place à une littérature décomplexée, qui trouve sa richesse dans sa grande précarité – qui est celle de l’homme même. Georges Lambrichs, Jacques Réda puis Bertrand Visage et Michel Braudeau tiendront la revue dans cet esprit.

La NRF n° 612, avril 2015.

Premier numéro de La NRF
sous la direction de Michel
Crépu.

« Aujourd’hui, plus que jamais, La NRF peut et doit faire entendre sa voix en raison même du rôle unique qu’elle a joué pendant plus d’un siècle. En effet, de même que les pionniers de 1908, contemporains de Dada et de la Grande Guerre, surent pressentir les bouleversements qui allaient ébranler les colonnes de la société européenne, de même La NRF de nos jours doit prendre le relais », écrit Michel Crépu, directeur de l'actuelle NRF qui entend déchiffrer un monde où les anciens codes ne répondent plus par la littérature et l'expérience esthétique.

Bibliographie indicative
 

Les débuts de La NRF

La NRF de Jean Paulhan

L'Occupation

Anthologies

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Le site de la revue : › www.lanrf.fr

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