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La critique littéraire par Jean Paulhan

Ces deux volumes se présentent comme un dictionnaire des auteurs vus par Jean Paulhan, dont l'influence sur le monde des lettres fut considérable. On y trouvera tous les grands noms de la littérature du XXe siècle, d'Alain à Valéry en passant par Artaud, Barthes, Char, Breton, Éluard, Robbe-Grillet, Saint-John Perse, Ungaretti et bien d'autres.

La critique littéraire par Jean Paulhan

Jean Paulhan ne veut connaître que deux manières de parler de la littérature : il parle de l’absolu ou des individus. D’un côté il y a le langage, de l’autre les amis. Entre les deux, nul moyen terme. Jamais, presque jamais, il ne parle du roman, de la poésie ou du théâtre, du tragique ou du lyrisme, c’est-à-dire des notions intermédiaires : autant de termes qui dénonceraient le spécialiste.
De chacun, que peut-on dire ? Une part de la critique littéraire relève de la galerie de portraits, ce qu’en d’autres temps on aurait appelé une prosopographie. Un propos, un poème, une page de roman sont moins des exercices de genre que les témoignages et les preuves d’une relation au langage. Un visage, c’est encore une relation au langage qui se dessine. Un ami, c’est une expérience qui requiert un témoin. Ce n’est pas un pion à favoriser sur un échiquier social, c’est une relation au langage à protéger.
On discernera plusieurs générations. Alain le philosophe, Gide le descendant des héros anciens, Valéry l’esprit. Certains ont eu leur audience, d’autres leur aura. Jean Paulhan ne s’intéresse guère à ceux qui ont déjà eu leur part de gloire. Parmi les vivants d’aujourd’hui, Pierre Oster et Michel Deguy, Jacques Roubaud et Philippe Jaccottet ont bénéficié de son suffrage, lors de prix littéraires. Jean Paulhan n’écrit pas toujours sur eux. Mais tous ont en commun le langage et c’est de chacun qu’il s’agit.

Ces deux volumes, quatrième et cinquième tome des Œuvres complètes de Jean Paulhan, se présentent comme le lexique des auteurs auxquels l’écrivain a consacré un texte propre :

Le premier volume mène des lettres A à R, c’est-à-dire d’Alain à Rimbaud. C’est aller du plus littéraire des philosophes au plus éruptif des poètes. Entre eux, l’alphabet le veut, il y a Dominique Aury et Roland Barthes, Louis-Ferdinand Céline, Charles-Albert Cingria et Roger Gilbert-Lecomte, Franz Hellens et Marcel Lecomte, Roger Martin du Gard, Rainer Maria Rilke enfin. S’en tenir là serait oublier Jean Arabia et Antonin Artaud, Joe Bousquet et André Breton, Roger Caillois et René Char, Paul Éluard et Félix Fénéon, Jean Genet et Henri Michaux. Et cent autres.

Le second volume mène de Jacques Rivière à Georges Wolfromm. C’est partir du directeur de La NRF de la période 1919-1925 pour aller jusqu’à la fin de l’alphabet, en passant par Alain Robbe-Grillet et Gustave Roud, Sade et Saint-John Perse, Ungaretti et Vailati, Albert Thibaudet et Paul Valéry – sans compter cent autres, que l’on retrouvera dans l’index. À ce cortège s’ajoutent les textes retrouvés de cinq discours, un ensemble de textes de circonstance autour des revues littéraires, trois traités et un premier choix de réponses aux enquêtes littéraires.

Édition établie, préfacée et annotée par Bernard Baillaud. Docteur de l'université de Paris-IV Sorbonne et président de la Société des lecteurs de Jean Paulhan, Bernard Baillaud a reçu le prix du Centre Jean Schlumberger (Fondation des Treilles).

Ouvrage publié avec le concours de l'Académie française (Fondation Pierre et Jacqueline Domec).

Document : Les recalés de l'écriture

Enquête par Marguerite Duras

Marguerite Duras — Jean Paulhan, une grande partie de la littérature française est passée et passe encore entre vos mains, qu’elle soit éditée ou non. Quel enseignement tirez-vous de cette expérience ?

Jean Paulhan  Que la littérature, bonne ou mauvaise, est toujours utile ; même quand elle est détestable, elle montre un certain progrès chez l’auteur qui la fait. Je crois que rien n’est absolument à décourager dans cet ordre d’idée. C’est dans ce sens que j’avais songé à publier de temps en temps, sur papier bible, évidemment, un recueil de tous les manuscrits refusés dans l’année.

M. D. — En somme il n’y a pas, il n’existe pas un livre complètement détestable, complètement inutile ?

J. P.  Je n’en ai jamais lu. Il y en a peut-être, mais je n’en ai pas lu. Jamais, non. Il me semble qu’il y a toujours quelque chose à prendre dans un livre.

« Ne jetez pas... » Projet de prospectus, ms. aut. de Jean Paulhan. Archives Éditions Gallimard

M. D. — Pourquoi écrit-on ?

J. P.  Je pense que la littérature apprend toujours à celui qui la fait à se voir lui-même et à voir le monde d’une façon plus précise et plus complète qu’il ne le faisait jusque-là. C’est très difficile de voir le monde et de nous voir nous-mêmes, et cela pour une raison extrêmement claire : lorsque nous nous regardons, nous distrayons une partie de notre esprit ou de notre pensée, de sorte que ce que l’on voit ensuite est tout à fait faux et convenu. Eh bien ! n’importe quelle littérature, même si elle est très médiocre, très ennuyeuse, est un effort pour voir le monde comme si nous n’y étions pas, ce qui est tout de même le but de la littérature.

M. D. — Un auteur, même complètement solitaire, a toujours un lecteur : lui-même ?

J. P.  Toujours, et c’est bien heureux. Toute la littérature nous rapproche de la vérité et rapproche son auteur de la vérité, même si elle a l’air délirante, parce qu’il n’y a pas de littérature complètement délirante. Ou alors, dites que Lautréamont est le type de la littérature délirante.

M. D. — Donc vous employez le mot littérature pour qualifier la littérature brute…

J. P.  Oui !

M. D. — Entre cette littérature-là et l’autre, celle qui est retenue et publiée, quelle est la différence ?

J. P.  Celle qui est publiée assure — ou on croit qu’elle va assurer — un progrès général pour tous les lecteurs, au lieu que la littérature non publiée, beaucoup plus détestable sans doute, ne fait qu’assurer le progrès de son auteur. Mais c’est déjà beaucoup, après tout.

M. D. — Si on était encore plus sévère, je pense qu’au lieu des 200 romans que publie Gallimard sur 10 000 manuscrits reçus, on en publierait cinquante à peine ?

J. P.  Sans doute, mais il faut remarquer que les prix littéraires ont été donnés souvent à des manuscrits refusés par tous les éditeurs. Lorsque Maurice Bedel a eu le prix Goncourt pour Jérôme, 60° latitude Nord, ce livre avait été refusé par tous les éditeurs de Paris. Il était revenu à Gaston Gallimard à qui Bedel l’avait porté, tout à fait en désespoir de cause. Et puis il a eu le prix Goncourt, ce qui a encouragé Gallimard et, je pense, tous les éditeurs.

Le Nouvel Observateur, 22 avril 1965, dans Jean Paulhan, Œuvres complètes, V : Critique littéraire, II, Gallimard, 2018.

La société des lecteurs de Jean Paulhan

Les œuvres complètes de Jean Paulhan