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Au sommaire de La NRF de mars 2017

De Proust à Leonard Cohen, d’Emmanuel Venet à Ivan Jablonka, ce numéro de printemps de La NRF déploie plusieurs modes de récits, plusieurs manières de raconter la diversité du monde. Beauté, étrangeté, simplicité : telle est la ligne qui court ici d’un texte à l’autre. On en éprouve la marque à la lecture du texte de Jakuta Alikavazovic, « Des larmes », on la retrouve dans la « dernière mode » d’Eva Ionesco et Simon Liberati, ou encore l’expérience du vide selon Tino Seghal racontée par Magali Lesauvage. À chaque fois une façon d’interroger le réel, de le sonder dans ses replis les plus inattendus. Mais cela se comprend sur un fond de tableau européen décrit par Julia Kristeva en écho à la scène politique actuelle. Peut-être bien la fin d’un monde que signale l’éditorial de Michel Crépu, la vraie fin du XIXe siècle, le commencement d’une autre histoire.

Disponible en librairie et sur lanrf.fr le 9 mars 2017

La NRF de mars 2017

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ÉDITORIAL : La vraie fin du XIXe siècle

On ferme, c’était il y a vingt ans le titre d’un roman de Philippe Muray. À l’époque, l’auteur n’était encore qu’un curieux trublion avec un drôle de nom. Entre-temps, Muray est devenu une star du politiquement incorrect, ce qui  est presque lui faire injure, par l’énormité du raccourci. On le voit mieux maintenant : la vérité est que Muray ambitionnait d’être le Balzac de son temps. Tâche herculéenne qui allait bien à son énergie rabelaisienne. Il n’aura  pas manqué grand-chose pour que la chimie opère. Un peu moins d’exaltation théorique, un peu plus d’amour du réel. Aimer le réel, aimer son temps, c’est-à-dire bien le haïr. Voilà l’affaire. Nous y sommes.

Exemple. Il y a vingt ans, personne n’eût cru à l’apparition de Donald Trump. On ne pensait pas que l’Homo sapiens pouvait dérailler de la sorte. On croyait au progrès. Et jusqu’à ces derniers temps, on y croyait encore  énormément. Aujourd’hui, les journaux cocus jurent qu’on ne les y reprendra plus. Il y a dans l’air comme un parfum de malentendu qui se dissipe. On déchire les prophéties, ces vieux sondages ineptes où nous étions convaincus de lire le vrai. Désespoir ? Un ouvrage récent de Laure Mandeville1 sur le nouveau président américain est de nature à réconforter l’Homo sapiens : Laure Mandeville a simplement pris soin de ne pas tout de suite rendre les arrêts. Elle s’est donné du temps, elle a cherché à comprendre pourquoi le bateleur qui oublie verbalement d’ôter sa casquette de base-ball quand il prête serment a pu finir par entrer d’un coup de botte dans le bureau ovale. Après tout, Trump sait peut-être le latin, langue de concision, comme le tweet. Sans aller jusqu’à Henry James, auquel Jean Pavans vient de consacrer un essai profond2, il n’est pas interdit de détecter chez le président Trump le point secret où la grossièreté d’extérieur cache quelque chose de plus finement roué que les observateurs trop pressés n’ont pas vu venir. Encore une histoire de paille et de poutre.

On se demande bien pourquoi, dans ces conditions, La NRF s’abstiendrait de cette étonnante situation historique, où la scène politique donne le spectacle à guichets fermés. Chez nous, la tornade populiste prend sa source à l’imposture européenne, elle s’alimente au calorifère terroriste qui lui-même s’alimente à notre cher horrible mode de vie occidental. Il pourrait en aller autrement si l’Europe politique institutionnelle avait le bon goût de ne pas prendre les gens pour des imbéciles. Ce n’est pas le cas. Depuis 1945, l’Europe n’a cessé de se bercer de l’illusion paresseuse du « jamais plus », poussant ses feux au nom de la paix, d’une nécessité aveugle du « on ne peut pas faire autrement », que cela plaise ou non. Mélange étrange d’obstination et d’impuissance dont Julia Kristeva3 pointe dans ce numéro le centre obscur. Un désamour de soi. L’a-t-on assez répété à longueur d’articles, le ténébreux XXe siècle a brisé net la capacité européenne à perpétuer cette culture joyeuse de l’ironie où Le Roman de Renart tend la main au Neveu de Rameau. Tout se complique après le Neveu. L’Europe ne s’aime plus elle-même, elle s’ennuie de tout, elle a peut-être gagné la guerre mais elle a perdu la main. Depuis 1945, nous avons vécu de ces petits expédients lyriques qui donnent à ceux qui s’en exaltent le sentiment qu’ils vivent  quelque chose. Cela faisait rire de Gaulle. Le nouveau de la situation actuelle est que ce temps des expédients lyriques est clos. La crise migratoire a donné le coup de grâce aux grands mots stériles. Feu les grands mots : c’est la vraie fin du XIXe siècle.

Car que l’on se représente bien cela : le XXe siècle de l’après-guerre a vécu sur le dos du XIXe siècle increvable, vache à consoler des mauvais jours. Le XXe siècle a été le fils prodigue que son vieux papa du XIXe recevait à bras ouverts. On verrait bien pour la suite. Relire Les Trois Mousquetaires console de La Nausée. Mais il n’y a plus de lait, plus de vache. Cette fois le roi est nu, complètement nu et, en plus, personne ne sait comment il s’appelle. On repense à cette pièce merveilleuse d’Audiberti, Quoat-Quoat, où le roi frappe à la porte pour qu’on lui ouvre. « Ouvrez-moi ! » « Qui êtes-vous ? » « Je suis le roi ! » « Ouvrez-moi, bon sang ! » On veut voir un roi nu, en voilà un. Que nous importe de savoir son nom ? Toutes les cérémonies sont nulles, tous les symboles crevés. Cela relève, au mieux, du tourisme international. On se souvient de cette pochade de Michel Houellebecq datée de 2001, où l’auteur des Particules constatait que Dostoïevski n’a servi à rien. À quoi bon écrire Les Possédés si cela n’empêche pas le diable de faire son travail ? Ça se discute. Après tout, Joseph Czapski racontait Proust à ses codétenus du goulag et ceux-ci étaient bien contents qu’un connaisseur leur cause du baron de Charlus. À moins 40 degrés les soirs d’été, c’était un bon moment. Czapski a écrit quelques délicieux souvenirs de ce temps-là. On peut les lire4. Cela vaut bien les romans de science-fiction, toujours si mal écrits, qui plaisent tant à Houellebecq.

Mais à quoi bon, en effet, remuer les vieilles braises d’une histoire qui n’intéresse plus personne. L’expression même de « plus personne » n’a d’ailleurs plus de sens. Cela supposerait une foule, des mouvements, des meetings, des grands mots qui ne font pas rire, des sondages qui mentent comme jadis. La vérité historique du moment est autre. Elle est à chercher dans le « vide » expérimental de Tino Sehgal raconté ici par Magali Lesauvage, au cœur des histoires singulières, comme Ivan Jablonka, praticien de la science sociale, l’a réalisé en redonnant une vie écrite à la jeune fille assassinée5, comme Laurent Demoulin a fait de son fils autiste le « Robinson6 » d’une bouleversante odyssée au jour le jour. Nous errons là dans la zone intermédiaire, celle qui brille par instants, à la croisée de l’autobiographie et de l’analyse scientifique, à l’instar d’un Barthes rêvant d’imaginer, pour les longues soirées d’hiver, une intrigue théorique. Quelque chose d’à la fois doux et complexe, prenant son parti heureux de la dislocation générale, totalement indifférent au résultat. Alors seulement…

Bonne lecture à tout le genre humain.

Michel Crépu

1. Qui est vraiment Donald Trump ? par Laure Mandeville, Éditions des Équateurs.
2. Le Musée intérieur de Henry James, par Jean Pavans, Le Seuil, 2016.
3. Je me voyage. Mémoires, entretiens avec Samuel Dock (Fayard, 2016).
4. Proust contre la déchéance, par Joseph Czapski, Éditions Noir sur Blanc, 2012.
5. Laëtitia ou la fin des hommes, par Ivan Jablonka, Le Seuil, 2016.
6. Robinson, par Laurent Demoulin, Gallimard, 2016.

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