« Il n’y a aucune antinomie entre la littérature et la psychanalyse. Les romanciers sont simplement en avance sur les psychanalystes pour la compréhension des sentiments humains. » J.-B. Pontalis
J.B. Pontalis, né le 15 janvier 1924, a d’abord été professeur agrégé de philosophie puis chercheur au CNRS avant de s’orienter vers la psychanalyse. Ancien élève de Sartre et patient de Lacan, membre de l’équipe des Temps modernes
, il se voit confier en 1966 la direction de « Connaissance de l’inconscient
». La discipline est alors marquée par une diffusion élargie de la pensée freudienne (la publication chez Gallimard de la Correspondance
du maître viennois y contribuera) et l’interrogation qu’entretiennent avec elle les écrits de Lacan, dont la publication au Seuil constitue un événement éditorial de premier ordre. Il participe ainsi, aux cotés de Pierre Nora, à l’essor des sciences humaines au sein du catalogue de la NRF voulu par Claude Gallimard. Quelques mois après sa rupture avec Les Temps modernes, J.-B. Pontalis lance, toujours chez Gallimard, la Nouvelle Revue de psychanalyse
(1970-1994), qui se caractérise par son approche thématique et interdisciplinaire et par son indépendance. L’auteur du Vocabulaire de la psychanalyse fait son entrée au comité de lecture le 25 avril 1979. Il dirige Le Temps de la réflexion
de 1980 à 1989, avant de créer « L’Un et l’autre
», une collection littéraire dont le propos est de dévoiler « les vies des autres telles que la mémoire des uns les inventent » : il y publie, entre autres, des textes d’Antoine Billot
, Christian Bobin
, Jean Clair
, Jean-Michel Delacomptée
, Florence Delay
, Sylvie Germain
, Gérard Macé
, Pierre Michon
, Jacques Réda
, ou Roger Grenier
. Auteur d’essais (Après Freud, 1968 ; Entre le rêve et la douleur, 1977 ; Perdre de vue, 1988 ; Ce temps qui ne passe pas, 1997) et de récits (parmi lesquels Loin, premier récit paru en 1980 ; L’Amour des commencements, prix Femina-Vacaresco 1987 ; Traversée des ombres, prix Valery Larbaud 2004 et Frère du précédent, prix Médicis essais 2006), J.-B. Pontalis a publié récemment Le Songe de Monomotapa (2009), En marge des nuits (2010), Un jour le crime (2011) et Avant (2012). Désireux de montrer ce que la psychanalyse et son fondateur devaient à la littérature, il venait par ailleurs de cosigner en octobre dernier, avec Edmundo Gómez Mango, l’essai Freud avec les écrivains. J.-B. Pontalis, dont l’œuvre a été récompensée par le grand prix de littérature de l’Académie française en 2011, s’est éteint à Paris dans la nuit du 14 au 15 janvier 2013.
Documents
Note de Robert Gallimard à Claude Gallimard, 10 mars 1964
« Sartre me demande si tu as pris une décision concernant la collection de textes sur la psychanalyse que Pontalis nous a proposé. » Avant de répondre à son cousin, Claude Gallimard transmet cette note interne à son père. La décision est prise d’accueillir le philosophe et psychanalyste J.-B. Pontalis, qui s’apprête à publier chez Julliard son premier essai Après Freud (1965) et est déjà engagé dans la confection d’un célèbre Vocabulaire de la psychanalyse avec Daniel Lagache et Jean Laplanche. La collection, créée en 1965, s’intitule « Connaissance de l’inconscient » ; elle est la première pierre à un ambitieux département de sciences humaines qui prend forme à la fin des années 1960.
Manuscrit autographe. Archives Éditions Gallimard
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« Un boy de Sartre », par J.-B. Pontalis
« Il est difficile de prononcer aujourd'hui ce nom Sartre, sans que soit aussitôt convoquée une image publique écrasante. En 1941, nous n'étions pas légion à savoir, d'une certitude absolue, qu'il était Sartre. À quoi tient ce sentiment d'évidence ? C'est un roc, il ne tient qu'à lui-même. Il ne cherche pas à se transmettre, il ne souhaite pas se justifier, il prendrait plutôt, aux yeux des autres, la forme d'un secret : on est quelques-uns à savoir, à posséder cette évidence mais, même entre ceux qui savent, on n'en fait pas état. Poussés dans nos retranchements, contraints de fournir des preuves, nous n'aurions pu, l'air mauvais, qu'invoquer l'argument ontologique, mais à l'envers : Sartre existe, donc il est ! J'avais aimé, je l'ai dit, certains de mes professeurs mais, à quelques signes, je reconnaissais que cet amour tenait tout entier à la situation, était déposé en elle et se volatiliserait hors d'elle, hors du monde clos du lycée : c'était le lycée mon objet d'amour, les profs n'en étaient que les émanations. Un phénomène analogue se produisait avec ces passions brèves qui me venaient pour des rencontres de vacances et qui s'effaçaient avec le retour à Paris. Une fois dissoute la "bande", envolées les amours des plages !
Je ne voyais pas en Sartre un professeur, je ne le limitais pas à une fonction, il ne renvoyait qu'à lui. Tous les mots – respect, admiration, fascination – seraient ici impropres. Pourtant j'en fis bien quelque chose comme mon dieu.
C'est d'abord que je trouvais entre ce que disait Sartre et sa personne un accord total. Pendant plusieurs semaines il nous exposa la morale de Kant mais c'était Sartre qui parlait, comme si la pensée de Kant se formait directement dans sa tête à lui et devant nous, comme s'il lui donnait existence en la disant. J'imaginais – et en fait je ne me trompais guère – que, face à tout objet, même et surtout le plus trivial, il en eût été de même. Il devait le considérer un moment, comme un couvreur inspectant le tas de tuiles qu'il va transformer en toiture, avant de se dire : "On y va ?" et d'y aller ! Petite taille mais corps solide, c'était un travailleur manuel de l'esprit, un prolo de la conscience thétique. Et ce n'était pas la dignité du matériau qui assurait l'intérêt du travail. N'importe quoi faisait l'affaire : une baguette de pain, un autobus, "mon ami Pierre" (comme il m'aura fait rêver, celui-là !), un homme en colère, la serveuse du restaurant. […]
Oui, Sartre avait l'intelligence gaie, skieuse – schuss et slalom – mais il rendait parfois la mienne triste et piétinante : je n'étais pas sûr d'être à la hauteur ! Aujourd'hui encore, il y a une forme d'intelligence qui me fait à la fois envie et horreur, celle qui n'a jamais rendez-vous qu'avec elle-même, ignore son trajet, méconnaît sa propre bêtise : l'infatigable, la vaine productrice et consommatrice d' "idées". Devant les beaux esprits, je prends la fuite : Alceste pas mort... Et, avec lui, la question bête vient sourdre, insistante, butée, qu'accompagne un retrait de la parole trop agile : c'est brillant, c'est ingénieux, la machine tourne, fonctionne, produit, mais est-ce vrai ? Ça se tient mais est-ce que ça tient à la réalité, à cette substance des choses qu'en fin de compte il s'agit de rejoindre ? Le travail de la main du peintre "sur le motif", dans son attention, sa patience, son inlassable retouche, ses mouvements, infimes et précis, de la palette à la toile, me paraîtra toujours moins suspect que celui de la main à plume.
C'est surtout quand il m'arrive de vouloir écrire de la psychanalyse, pour tenter de transmettre ce que j'y rencontre effectivement, que cette insatisfaction, que cette passion inquiète me saisit. C'est qu'il ne s'agit là ni d'observer des faits ni d'inventer des histoires. Je n'ai pas à apporter des preuves de ce que j'avance et pourtant je dois le rendre probant. L'objet n'est pas offert au regard et pourtant il existe. Comment donc le rendre sensible au lecteur, le lui faire, à son tour, reconnaître en lui, cet objet qui jamais ne se donne à voir, à saisir, qui jamais ne se laisse percevoir de front ? Séance après séance, ces hommes et ces femmes étendus disent les images qui les tiennent, les excitent ou les accablent. Pour alléger leur soumission, nous autres, hommes assis, femmes assises, nous voulons leur donner autre chose que des mots : cette assise, justement, sans quoi il n'y a pas de liberté de mouvement mais agitation épuisante ou surplace mortel.
Mon idéal d'analyste : être celui qui tient parole. J'ai confiance en cet échange – il a sa raison d'être – en lui-même, il n'est pas rongé par l'à quoi bon ? mais j'aimerais être capable d'en communiquer l'évidence, d'en transmettre les modalités qui demeurent, avouons-le, largement inconnues. Faire mieux que le dire car dire ce qui se dit déjà sous mille formes ce n'est jamais que redire. Un rêve : pouvoir peindre l'inouï ! Peindre, pas traduire. La puissance d'un art tient à ce qu'il s'affronte à ce qui le nie : la musique au visible, la littérature au silence. Pourquoi suis-je devenu psychanalyste sinon pour mesurer sans cesse le langage à ce qui n'est pas lui ? »
J.-B. Pontalis. L’Amour des commencements
, Gallimard, 1986
« La N.R.P. », par J.-B. Pontalis
« La collection est là, à portée de mon regard. Elle occupe tout un rayonnage de ma bibliothèque. Quand je me dis : "Je n'aurai pas fait grand-chose dans ma vie", il m'arrive de m'arrêter un instant devant ces volumes, les seuls que j'ai fait relier, pleine peau, bleu marine, ma couleur préférée : N.R.P., 1-2, 1970, N.R.P., 3-4, 1971, comme ça jusqu'à N.R.P., 49-50, 1994. Je trouve là de quoi me rassurer (me consoler de je ne sais quoi ?) : quand même, tout ce travail, toute cette énergie, tous ces lecteurs exigeants, curieux, en attente, tous ces auteurs, de renom ou inconnus, qui sont venus nous rejoindre et ces amitiés nées de l'entreprise collective. Je pense que nous avons fait là œuvre utile – ce que je ne pense jamais pour mes livres.
Je me remémore certains titres. J'ai aimé et j'aime encore que n'y figurent jamais des notions qu'aurait répertoriées quelque vocabulaire de la psychanalyse. Je ne sais plus trop ce qui s'est inscrit sur ces milliers de pages lues et relues en leur temps et qui, presque toujours, donnaient ou redonnaient vie à ce qui, venant de l'analyse, avait été gagné par l'usure, étouffé par un langage qui se voulait savant, garant d'objectivité. J'admire le savoir d'un Starobinski, d'un Vernant, de Jean Clair, je récuse l'arrogance d'un (faux) savoir.
Je me promets – mais le ferai-je jamais ? – de me replonger dans tous ces écrits avec l'espoir qu'ils me paraîtront aussi inédits qu'aux premiers jours.
"Pourquoi avoir mis fin à la N.R.P. ?" Cent fois la question m'a été posée et je n'ai jamais su y répondre. Sa raison d'être demeurait, l'objet ne s'était pas dégradé, la source n'était pas tarie. Pourquoi, après tout, devrais-je trouver des motifs valables ? J'ai décidé de me séparer de ce qui fut longtemps – vingt-cinq années – une part de ma vie. Chaque fois qu'on se sépare d'un lieu, d'une femme, d'un livre après sa publication –, on se sépare de soi-même, du même en soi. À notre insu pointe le désir de passer à autre chose.
Je n'ai pas éprouvé de regret ; de l'émotion, oui, comme si je gardais la confiance que la N.R.P. n'était pas achevée et continuerait à vivre sous d'autres formes. Nous nous sommes dit adieu, cette revue et moi, comme, après une longue traversée, se quittent l'analyste et son patient sans se soucier de savoir lequel des deux a modifié l'autre.
Ma dette est grande envers la N.R.P. J'aurais pu lui donner pour titre, déjà, Fenêtres. »
J.-B. Pontalis. « La N.R.P. », dans Fenêtres
, Gallimard, 2000
« Une lecture égoïste », par Daniel Pennac
« La seule énumération des titres de Pontalis suffit à exprimer la nature du plaisir que j’éprouve à le lire : Loin, L’Amour des commencements, Le Dormeur éveillé, En marge des jours, Un homme disparaît, Fenêtres, L’Enfant des limbes, Traversée des ombres, Frère du précédent… Ce sont des titres songeurs, flottants, passerelles, silencieux presque, des titres qui n’affichent ni intention ni direction, n’annoncent pas le tapage d’une conviction martelée, s’adressent sans bruit à ma rêverie de lecteur, m’offrent à parcourir beaucoup plus qu’une vie, me promettent chaque fois une longue échappée dans "la vaste et claire contrée du silence", et garantissent à ma lecture une fin que ne clôturera aucun point de certitude. De fait, chaque fois que je tourne la dernière page d’un Pontalis, je sais qu’elle ouvrira tôt ou tard sur la première du suivant. Ces titres, en somme, ne sont que la ponctuation d’une rêverie ininterrompue, dont la lueur doucement ironique éclaire mes propres incertitudes. Et, qu’on se le dise, mes Pontalis je ne les prête pas ! Je les veux ici, sous ma main, à portée de relecture. Je veux, quand j’en ai envie, y retrouver le portrait de Sartre, la voix de Lacan, les consultations chez le docteur Beaune, le deuil du père, l’appel téléphonique de la mère, la théorie de la pensée rêvante, le refus du renoncement, je veux pouvoir feuilleter mon Pontalis comme un moraliste, partager avec lui cet effort pour "ne pas être celui-là", l’entendre encore réfuter "la fin et le commencement", ou tomber encore une fois, par hasard, sur cette question, retenue pourtant dès que lue : "Comment nous y prenons-nous pour tenir notre mort à la fois pour certaine et improbable ?" Et, par-dessus tout je veux jouir, sans en parler, du silence qui court tout au long de ces pages… ce silence… garder en moi le goût de cette œuvre silencieuse. »
Daniel Pennac. « Une lecture égoïste », dans Le Royaume intermédiaire. Psychanalyse, littérature autour de J.-B. Pontalis
, Folio essais, 2007
© Éditions Gallimard