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Disparition d'Amos Oz

L’écrivain et militant pour la paix Amos Oz s’est éteint le 28 décembre 2018 à l’âge de 79 ans. Depuis un premier succès international avec son roman Mon Michaël, il s’est imposé comme l’écrivain israélien le plus important de sa génération. Son œuvre, traduite dans une trentaine de langue, a été récompensée par nombreux prix littéraires et distinctions à travers le monde.

Disparition d'Amos Oz

Né à Jérusalem en 1939, dans une famille originaire d’Europe de l’Est, Amoz Oz rejoint à l’âge de 15 ans le kibboutz Houlda, dans l’exploitation agricole de laquelle il travaille après son service militaire. Diplômé de littérature et de philosophie de l’université hébraïque de Jérusalem, il devient enseignant au lycée du kibboutz. Marié et père de trois enfants, il demeure à Houlda jusqu’en 1986, date à laquelle il s’installe avec sa famille à Arad, au bord du désert du Néguev. Il a participé, en tant qu’officier de réserve, à la guerre des Six-Jours en 1967 et à la guerre du Kippour en 1973. Militant pour une réconciliation israélo-arabe et hostile à la colonisation des Territoires palestiniens, il est l’un des cofondateur du mouvement « La Paix maintenant » en 1978 et participe à l’élaboration des accords de Genève.
Auteur de nombreux articles et d’essais illustrant ses engagements (Les Voix dIsraël, Calmann-Lévy, 1983 et, chez Gallimard, Aidez-vous à divorcer ! Israël-Palestine : deux États maintenant, 2004 ; Comment guérir un fanatique, 2006 ; et, dernièrement, Chers fanatiques : trois réflexions, 2018), Amoz Oz est aussi l’auteur d’une œuvre littéraire qui a fait de lui la figure la plus marquante de la génération dite « de l’État ». Son premier roman,  Ailleurs peut-être — publié en 1966, un an après le recueil de nouvelles Les Terres du chacal —, l’a imposé en France dès sa parution en 1971 chez Calmann-Lévy. Entre autres romans et recueils de nouvelles, il a ensuite publié La Boîte noire (prix Femina étranger en 1988), Mon Michaël (1995), Seule la mer (2002), Soudain dans la forêt profonde (2008), Scènes de vie villageoise (prix Méditerranée étranger 2010), Judas (2016) ainsi qu’un récit autobiographique remarqué, Une histoire damour et de ténèbres, paru en 2004. Amos Oz a reçu le prix Goethe de Francfort pour l’ensemble de son œuvre.

Amos Oz, Une histoire d'amour et de ténèbres, Gallimard, 2004 (« Du Monde entier »)

Extrait

« Les nouvelles de Sherwood Anderson me rendirent ce que j'avais abandonné en quittant Jérusalem, ou plutôt la terre que j'avais foulée dans mon enfance sans jamais me donner la peine de me baisser pour la toucher. La vie étriquée de mes parents. La légère odeur de colle de pâte et de harengs saurs qui flottait perpétuellement autour des Krochmal, les réparateurs de poupées et de jouets cassés. L'appartement marron et sombre de maîtresse Zelda avec le buffet en contreplaqué écaillé. M. Zarchi, l'écrivain, qui était malade du cœur et dont la femme souffrait de constantes migraines. La cuisine noire de suie de Tserta Abramski et les deux oiseaux que Staszek et Mala Rudnicki gardaient en cage, le vieux chauve et son compagnon en pomme de pin. La maison pleine de chats de maîtressisabella Nakhalieli, et son mari, Getsel, le caissier bouche bée de la coopérative. Stakh, le vieux chien de chiffons de grand-mère Shlomit, avec ses yeux tristes en boutons de bottine qu'on gavait de naphtaline à cause des mites et battait sans pitié pour le débarrasser de la poussière, jusqu'au jour où, n'en voulant plus, on le jeta à la poubelle, enveloppé dans du papier journal.
Je comprenais enfin d'où je venais : d'un morne écheveau de chagrin et de faux-semblants, de nostalgie, d'absurde, de misère et de suffisance provinciale, d'éducation sentimentale et d'idéaux anachroniques, de peurs rentrées, de résignation et de désespoir. Un désespoir du genre acerbe, domestique, où de minables imposteurs se prenaient pour de dangereux terroristes et d'héroïques défenseurs de la liberté, où des relieurs malheureux inventaient des formules pour le salut universel, des dentistes parlaient en confidence à leurs voisins de leur correspondance suivie avec Staline, des professeurs de piano, des jardinières d'enfants et des ménagères se tournaient et se retournaient la nuit dans leur lit, pleurant la perte d'une vie artistique, palpitante d'émotion, des lecteurs s'acharnaient à envoyer des lettres de protestation à la rédaction du Davar, de vieux boulangers voyaient en rêve Maïmonide et le Baal Shem Tov, des apparatchiks du syndicat, crispés et imbus de soi, gardaient leurs voisins à l’œil, et des caissiers de cinémas ou de coopératives composaient, la nuit, des poèmes ou des pamphlets.
À Houlda aussi, il y avait un vacher spécialiste du mouvement anarchiste russe, un professeur qui, jadis, se trouvait au quarante-huitième rang de la liste des candidats du Mapaï aux élections de la deuxième Knesset, une jolie couturière, passionnée de musique classique, qui passait ses soirées à dessiner de mémoire son village natal, en Bessarabie, avant sa destruction. Il y avait également un célibataire endurci qui aimait s'installer sur un banc, tout seul, à la fraîche, pour regarder les petites filles, un tractoriste qui possédait une belle voix de baryton et rêvait secrètement de devenir chanteur d'opéra, deux idéologues
passionnés qui, depuis vingt-cinq ans, s'accablaient de leur mépris, oralement et par écrit, une femme qui, dans sa jeunesse, avait été la reine de beauté de sa classe, en Pologne, et avait même joué dans un film muet, et qui, aujourd'hui, assise sur un méchant tabouret derrière l'épicerie, un tablier sale noué autour de sa taille épaisse, négligée, le visage cramoisi, épluchait des montagnes de légumes à longueur de journée en s'essuyant de temps en temps la figure dans son tablier : une larme, la sueur, ou les deux.

*

Winesburg-en-Ohio me révéla le monde de Tchekhov bien avant que j'en apprenne l'existence : il n'était plus question de Dostoïevski, Kafka, Knut Hamsun, Hemingway ou Yigal Mossensohn. Plus de femmes mystérieuses sur des ponts ou d'hommes au col relevé, dans des bars remplis de fumée.
Ce livre me fit l'effet d'une révolution de Copernic inversée. Alors que, contrairement à la croyance de l'époque, Copernic avait découvert que notre monde n'était pas le centre de l'univers, mais l'une des planètes du système solaire, Sherwood Anderson m'ouvrit les yeux et me poussa à écrire sur ce qui m'entourait. Grâce à lui, je compris brusquement que le monde de l'écrit ne tournait pas autour de Milan ou de Londres, mais autour de la main qui écrivait, là où elle était le centre de l'univers est là où vous vous trouvez.
Je jetais donc mon dévolu sur une table d'angle, dans la salle d'études déserte du kibboutz, et chaque soir j'ouvrais un cahier d'écolier marron où étaient inscrits "brouillon" et "quarante pages". Je posais à côté un stylo de la marque Globus, un crayon gomme, gravé du nom de la centrale d'achat, et un gobelet en plastique beige rempli d'eau du robinet.
C'était le centre du monde. »

Amos Oz, Une histoire d'amour et de ténèbre, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, 2004 (« Du Monde entier »)

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